JOURNAL DE OLIVIER BRO DE COMERES 1813-1870 Officier d’Ordonnance du Roi (1840-1848)

JOURNAL

DE OLIVIER BRO DE COMERES 1813-1870

Officier d’Ordonnance du Roi (1840-1848)

Récit du 1er janvier 1848 au 24 Février 1848

D’après la transcription manuscrite de Marie Louise Eugénie BRO, sa fille.

Sylvain DIETTE

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 2

Introduction

En Juillet 2015, mon beau-père Christian Thoreau La Salle me remet un manuscrit. Il s’agit d’un journal intime. Dans ce journal se trouvent une coupure de journal concernant Jean-Albert Pic-Paris (1839-1920), une enveloppe, à l’adresse de Mme Pic Paris (Marie Louise Eugénie, née Bro, fille d’Olivier Bro, 1854- 1930), rue Georges V à Paris, avec une mention manuscrite.

Ce livret, qui se ferme à clef, m’a été remis comme étant les écrits de Monsieur Pic-Paris pendant les évènements de 1848. Mais les dates m’ont tout de suite démontré que les écrits ne pouvaient pas être d’Albert Pic-Paris, qui a épousé une Bro. Sans doute son père alors.

J’ai donc commencé la transcription. Je me suis tout de suite étonné des liens existant entre la famille Bro et les Pic-Paris, 22 ans avant l’union des deux familles (1870).

Au bout du troisième jour, j’ai arrêté la transcription, afin de découvrir au final quel était l’auteur du livret. J’ai alors découvert en feuilletant les documents insérés, que l’original des derniers jours était dans le livret. Il s’agissait donc dans le document en ma possession d’une transcription effectuée à partir des écrits de l’auteur, dont j’avais un extrait. Et que cette transcription avait été effectuée par une fille. Mais les dates ne collent pas. Ni avec la date sur l’enveloppe, de 1930. Et les personnages ne sont pas cohérents dans les dates et dans les faits. Et puis la question : que ferait un écrit de Picparis dans les archives Thoreau La Salle ?

Et puis, les noms me trottent dans la tête. De Gorse, Alfred, Saint Ange, Saint Gilles, ces généraux Oudinot, La Moricière, que j’ai vu dans les Mémoires du Général Bro etc…

Et puis voilà… Les dates, les noms, les évènements… Abd El Kader ! Pourquoi n’y ai-je pas pensé plus tôt ! C’est Olivier Bro de Comères qui a écrit ! Je reprends les documents joints. Oui, son fils Henri, qui parle de sa chère sœur ; les noms deviennent cohérents. Les dates prennent leur sens ! Je relis la transcription depuis le début : tout devient clair. J’allais dire même dans le ton. Il semble presque que je reconnais le ton d’un Bro, comme les écrits du Général dans ses mémoires.

A partir de là, je peux continuer cette transcription, avec cette affection d’autant plus forte qu’il s’agit des écrits d’un ascendant direct, dont les actes de bravoures, comme ceux de son père, sont reconnus.

Voulant me faire un cadeau d’un écrit historique d’un personnage proche de la famille, je me retrouve en possession des notes sur 24 jours, d’Olivier, napoléonien de cœur et de conviction familiale, royaliste d’opportunité, républicain s’il le fallait, élève d’Horace Vernet, fils de la seule femme peinte par Géricault, modèle de tableaux de Philippoteaux, et pas moins l’ascendant à la 6ème génération de mes enfants.

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 3

Règles de transcription et abréviations

Cette présente transcription repose sur une première transcription, dans laquelle Eugénie Bro a utilisé de nombreux points de suspensions. N’ayant pas les originaux, je ne peux savoir s’ils remplacent un mot, si c’est la transcription du texte original, ou un style d’écriture. Sauf si d’évidence ces points remplacent un mot non lisible du texte original, ou s’ils conviennent à la règle de ponctuation, ils ne sont pas repris dans la présente transcription. D’autre part, le texte passe outre de nombreuses ponctuations ou de majuscules. Pour plus de lisibilité, des compléments ont été effectués. Si des signets apparaissent, j’indique entre parenthèse qu’il ne s’agit pas d’une erreur de transcription, mais bien d’une copie de l’édition d’Eugénie. Mais je ne peux pas savoir si ces éléments (notamment les doublons) sont dans le texte original.

Les abréviations sont reproduites telles quelles. Elles sont détaillées ci-dessous :

+ : Francs admon : Administration Batllon / Baton: Bataillon Bon : Baron Capen : Capitaine Cel : Colonel Compie : Compagnie Ctesse : Comtesse Desse : Duchesse Escon : Escadron Gal : Général Int : Intendant Marqis : Marquis Milre : militaire Offer d’Ordce : Officier d’Ordonnance Pcesse : Princesse Pr: pour Pre : Paire Vve : Veuve

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 4

TRANSCRIPTION

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 5

Prise d’Abd el Kader !!! 1848 Janvier

1er Samedi Levé à 9h. Rose1 est venue me réveiller en me souhaitant une bonne année. J’ai donné à Sevignon 50+ pour étrennes. Matz2 est venu également je lui ai donné 20+ pour lui et 20+ pour Rose. J’ai donné encore 20+ à la petite Rose – 10+ à mon portier 10 à Léon. J’ai eu la visite de Basidon (?) qui m’a remercié avec effusion de ce que j’ai fait pour lui…. De ce que le Mal de la Woëstine3 avait engagé à ne pas se laisser reprendre par Mr Delporte qu’il commence à avoir en mépris comme moi. Amand4 est venu me voir. Je suis allé au Château savoir des nouvelles. Le Roi est profondément affligé, mais pas abattu. Il vient d’arriver la nouvelle d’un immense évènement, du plus grand évènement qui ait eu lieu pour la France peut-être depuis 10 ans. Abd el Kader est pris !!!……… Il est à Toulon….. Il a essayé de percer de vive force avec quelques milliers d’’hommes le cordon de troupes dont l’empereur du Maroc l’avait entouré. La 1ère fois il a perdu la moitié de son monde… une seconde tentative a eu le même résultat… à une 3ème tentative, ce Deïra encore battu n’a trouvé d’autre moyen de se soustraire à une destruction complète, que de se jeter dans la colonne du Gal de la Moricière5 (qui pendant ce temps s’était tout à fait rapproché du théâtre des évènements) et de se mettre sous sa protection. Abd el Kader, de sa personne avait cherché à se faufiler pour gagner le Sad…. Mais ne trouvant pas d’issue, il a été forcé de se rendre…. Et il a rendu son sabre au Gal de la Moricière en personne ! J’en suis bien heureux pour la réputation de ce dernier. Cette nouvelle a fait du bien au Roi. J’ai été salué les restes de cette pauvre princesse Adélaïde6 si bonne pour tous… pour Anatole, pour moi qu’elle a fait faire Offr d’Ordce à sa prière. Son corps était exposé sur un lit de parade dans son appartement transformé en chapelle Ardente.

J’ai été dîné chez ma Tante de Gorse7, avec fille et petite fille. J’ai donné à la petite Caroline 3 aunes de dentelle noire qui lui ont fait grand plaisir. J’ai donné à Alfred8, une des croix d’offer (en or)

1 Elle est citée dans les Mémoires du Général Bro, comme la servante de Laure de Comères, mère d’Olivier Bro (p216, p276)

2 Il est cité dans les Mémoires du Général Bro, comme l’homme d’ordonnance de Louis Bro, père d’Olivier Bro (p217, p250, p276).

3 Anatole Charles Alexis Becelair, Marquis de la Woëstine, (1786-1870), colonel du 6ème Hussard (1830), Maréchal de camp (1932), lieutenant général (1842), sénateur du second Empire (1852), et gouverneur des Invalides (1863-1870). Il apparait dans la suite du document comme nommé simplement Anatole.

4 Amand Louis Péan de Saint Gilles (1791-1860), notaire, cousin germain d’Olivier Bro, fils de Pierre Henri et de Angélique Suzanne Bro (1773-1832).

5 Christophe Louis Léon Juchalt de Lamoricière (ou La Moricière) (1806-1865), général en 1843 au cours des campagnes coloniales, puis ministre de la guerre en 1848.

6 Adélaîde d’Orléans (1777-1847), sœur cadette de Louis Philippe.

7 Gabrielle Louise Sophie Laure (1811-1872) est la cousine germaine de Laure de Comères, la mère d’Olivier Bro. Son portrait peint par Boilly est exposé au Musée du Louvre.

8 Alfred De Sevelinges (1803-1872) est le demi-frère de Laure De Comères, mère d’Olivier Bro.

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 6

de mon père9 qui lui a fait grand plaisir. J’ai acheté un agenda 3+50c. Couché à minuit 1⁄2. J’ai acheté une petite tarte pr Marthe10.

L’Année commence par un grand –rature- évènement. Dieu veuille que pour la France elle continue ainsi c’est ce que je lui souhaite pour sa bonne année. Pour moi personnellement je n’en attends rien de bon ! Je ne sais pourquoi ; mais il me semble que c’est une des années de crise de ma vie, et que j’aurai de la peine à m’en tirer, si je m’en tire… Tout ce que je vous demande oh ! mes bons anges protecteurs, c’est de me donner assez de force et d’intelligence pour porter jusqu’au bout, et avec honneur le nom que vous m’avez laissé.

9 Louis Bro (1781-1844), capitaine puis colonel sous le 1er Empire, Chevalier de l’Empire, maréchal de Camp en 1832 en Algérie, il fut élevé au grade de Général en 1843.

10 Probablement Marthe Péan de Saint Gilles ( ?- ?), fille d’Amand et d’Eugénie Jars.

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 7

Paris ✉ A Philippoteaux

Neige et froid le matin Pluie et dégèle le soir Dimanche

2 Janvier 1848

Semaine de Service

Levé à 7h 1⁄2. Je fais ma toilette. Ce diable de Sivignon n’arrive qu’à 8h 1⁄2. Il me dit que c’est parce qu’il est malade. Autre contrariété… Cela joint aux inquiétudes de santé que j’ai eues hier, fais un mauvais commencement d’année. J’augure bien mal de la suite d’après ce commencement là. A 8h 1⁄2 la voiture arrive. Je ne puis partir qu’à 9h 1/2. J’enrage !… J’emmène Sivignon avec moi pour lui faire faire connaissance avec les êtres des Tuileries qu’il ne connaît pas. Je suis de semaine avec Frossard. Nos aides de camp sont : le Gal de Rumigny11 et le Gal Aymard. Le mien est le Gal Aymard. Avant déjeuner, l’Evêque in partibus12 de Chalerdoine, dit une messe dans la chapelle ardente où est exposée Madame Adélaïde, messe à laquelle le Roi, la Reine et toute la famille assistent, ainsi que toute la maison. Le Roi parait profondément affligé ; mais il est calme et ferme. La famille royale prend ses repas dans le salon de Stuc ; à côté du salon de service… le reste de la maison y compris le Duc de Saxe Cobourg, mange dans la galerie de Diane13, où l’Evêque a été invité à déjeuner avec nous. Dans la journée il est venu immensément de monde : le Président de la Chambre, Mr Sauset14 ; Mr Dupin ; le Ct des Gardes Nationales de la Reine ; les maréchaux Sébastiani15, Gérard16, de Makau17,… le pauvre Anatole est venu aussi, lui tout en larme. Il est de ceux qui sont destinés à accompagner le Roi à Dreux. J’ai passé

11 Marie Théodore Gueilly, vicomte de Rumigny (1789-1860)

12 Appelé aujourd’hui « évêques titulaires » depuis Léon XIII (1882)

13 Cette pièce mesurait 52m de long et six fenêtres, qui faisaient face à six grandes glaces de même taille, séparées par des tapisseries des gobelins.

14 Sauset dans le texte, Paul Jean Pierre Sauzet (1800-1876), président de la Chambre des Députés de 1839 au 24 Février 1848. Il était surnommé « poire molle ». .

15 Horace François Bastien Sébastiani, comte de la Porta et comte d’Empire (1772-1851), ambassadeur à Constantinople sous le Premier Empire, Maréchal de France et Ministre de la Marine et des Colonies sous la Monarchie de Juillet. Il promut Louis Bro, le père d’Olivier Bro, au grade de colonel le 26 juillet 1830, en lui assignant de se tenir prêt à marcher sur les Tuileries avec les 1250 hommes que formait la deuxième légion.

16 Etienne Maurice Gérard (1773-1852), ministre de la Guerre en 1830, Grand chancelier de la Légion d’honneur jusqu’en février 1848.

17 Makau dans le texte, Ange René Armand de Mackau (1788-1855), pair de France en 1842, ministre de la Marine en 1844, Amiral de France en 1847. Il entre au Sénat en 1852.

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 8

toute ma journée au salon de service ; j’ai écrit à Philippoteaux18. Le « Moniteur » contient les rapports du Duc d’Aumale19 et du Gal de la Moricière sur la prise d’Abd el Kader. Comme la fortune est changeante !… Hier, ce pauvre Général était porté aux nues ; aujourd’hui aujourd’hui (doublon dans le texte), tout le monde tombe sur lui à bras raccourci parce qu’il parait qu’Abd el Kader s’est rendu à la condition d’être transféré à St Jean d’Acre ou à ….. [blanc]20 et que le Général de la Moricière a accepté ces conditions… ceci est un supplément aux nouvelles apportées par le Cel de Beaufort21, offer d’ordce du Duc d’Aumale, qui nous les a confirmé de vive voix !. J’ai beau dire que si le Gal de la Moricière a accepté ces conditions, c’est que sans doute il n’a pas pu faire autrement ; et qu’Abd el Kader conservait probablement encore à la possibilité de fuir. On n’a rien voulu écouter et on l’a qualifié d’homme léger, étourdi ; presque incapable, c’est incroyable. S’il y a légèreté, il me semble que c’est de la part de ceux qui jugent un acte aussi important, sans bien connaître les circonstances qui l’ont amené. La position était bien délicate. Mais certes, si le Gal de la Moricière l’a fait, c’est qu’il n’avait pas l’alternative22. Couché à 11h 1⁄2.

18 Henri Félix Emmanuel Philippoteaux (1815-1884), peintre français. Il réalise en 1847 un « Portrait Equestre d’Olivier Bro de Comères »

19 Henri d’Orléans, Duc d’Aumale (1822-1897), fils du roi Louis-Philippe.

20 Abdel Kader a en effet remis son épée au Général Lamoricière contre la promesse formelle qu’il sera conduit avec sa suite soit à Saint Jean d’Acre, soit à Alexandrie. Le Duc d’Aumale confirmera la parole du Général, mais la campagne de presse et un débat parlementaire amènera la frégate qui transporte l’Emir à s’arrêter à Toulon. La révolution de 1848 obligera le Duc à s’exiler en Angleterre, et ne pourra pas tenir sa promesse, dont on dit qu’il le regretta toute sa vie.

21 Charles Marie Napoléon de Beaufort d’Hautpoul (1804-1890), aide de Camp du Duc D’Aumale, Lieutenant Colonel en 1848, Chef d’Etat-major du Général Pelissier (1794-1864) en 1849, il commandera en 1860 l’expédition française en Syrie ordonné par Napoléon III.

22 Le Général Lamoricière a délivré Olivier Bro d’une embuscade en Algérie le 7 octobre 1835. Voir Annexe – Mémoire du Général Bro, p243.

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 9

Paris ✉ A Mr Auguste Maurel chez Mme Vve Dessier rue l’Esquière n°5 à Toulouse ✉ A Cordier à Vienne

Temps gris brumeux et pluvieux Lundi 3 janvier 1848

(Je suis de jour !)

Levé à 7h. Je fais ma toilette. Je descends au salon de service à 9h. Tellier, mon garçon de service est parti cette nuit pour faire le changement à Dreux. Le Roi a assisté dans la chapelle ardente où repose le corps de Mme Adelaïde, à une messe qui a été célébrée par le supérieur les Lazaristes. En sortant le Roi a trouvé dans l’antichambre le perroquet de sa pauvre sœur qui était perché sur sa cage et qui babillait. Il s’est approché de lui et comme l’oiseau lui faisait accueil en redoublant son caquetage, le Roi s’est retourné en étouffant un sanglot et s’est retiré précipitamment. Plusieurs prêtres ont été engagés à venir déjeuner à notre table. La famille royale mange encore à part. Après déjeuner il est encore venu énormément de monde pour visiter la chapelle ardente. J’en ai introduit beaucoup d’après l’ordre du Gal Aymar … entre autres Mr Ramel23 de Versailles et la princesse Kourakine qui est charmante. Le Colel de Beaufort est venu montrer à la reine, le sabre que le Duc d’Aumale a donné au Gal de la Moricière, et que celui-ci a prié le Cel de Beaufort de remettre à sa femme… Ce sabre est mouché en vermeille poignée à fourreau, ciselé à l’arabe ; mais par des mains françaises. Il est très abîmé ; et les morceaux en ont été attachés ensemble avec de méchantes ficelles de chanvre pour les maintenir réunies. La lame est en damas français à gouttière et de forme française très ordinaire et très commune et porte gravé sur le dos, Manceau à Paris. Cette arme était enveloppée d’un fourreau en basane rouge très usé et garni d’une grosse corde de soie rouge passée qui lui serrait le baudrier… le Cel de Beaufort nous a dit que lorsqu’Abd el Kader s’est rendu, il était en un état de misère et de saleté tel qu’il avait été obligé de lui donner le Haïck de son domestique, pour qu’il pût se couvrir. Il s’est embarqué de très mauvaise grâce, et il a fallu en quelque sorte le pousser dans le canot qui l’a transporté à bord. Jusqu’au dernier moment, et pendant les quelques heures de répit qu’on lui a données sur ses vives sollicitations, il ne s’est occupé que de la vente de ses ânes, de ses mulets, de ses chameaux et autres misères de ce genre. Alfred Sévelinges est venu me voir. Je lui ai donné les adresses de Mme Puick et de Mr Maurel en le priant de tacher de savoir les détails sur mes affaires de Toulouse, dont je n’entends plus parler.

Demain doit avoir lieu un duel entre Morny24 et Mr Emile de Girardin25 le rédacteur de La Presse, qui s’est permis de faire à Morny une allusion sur un changement d’opinion qui lui suppose et

23 Peut être Dominique Ramel (1777-1860), directeur des Hypothèques à Versailles, père de Delphine Ramel (1818-1887) qui épouse en Jean Auguste Dominique Ingres, qui en fera le portrait (« Portrait de Madame Ingres née Ramel », Musée Oskar Reinhart « Am Römerhorlz », Winterhour)

24 Charles Auguste Louis Joseph Demorny, dit comte de Morny, devenu Duc de Morny (1811-1865), fils naturel de la Reine de Hollande Hortense de Beauharnais et du comte de Flahaut, il est petit fils naturel de Talleyrand et demi-frère de Napoléon III. Député, Ministre de l’intérieur (1851-1852), Président du corps législatif et président du conseil général du Puy de Dôme (1852-1865).

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 10

qu’il a parlé parlé (doublon) à propos de cela d’un habit d’arlequin. Le Mal Bugeaud26 doit être le témoin de Morny et le Gal Oudinot27 celui de l’autre. Je voudrais bien que ce pauvre Morny s’en tire bien et qu’il débarrasse la société d’un homme qui veut le bouleversement pour s’élever, et qui ne respecte ni hommes, ni choses, pour arriver à ce but… Le Mal Bugeaud, Mr Dupin, Mr de Cazes etc… sont venus voir le Roi. Après diner, j’ai causé assez longtemps avec Mr de Biemiesky, l’aide de camp du Duc de Saxe Cobourg. Une heure après, le Gal Aymar, le Gal de Rumigny, Frossard et moi avons assisté comme témoins, à l’ensevelissement de la Princesse Adélaïde, qui a été placée dans une caisse de plomb déposée dans une bière de chêne recouverte en velours noir ; puis nous avons signé tous quatre le procès verbal en duplicata de cet ensevelissement. Nous avons passé notre soirée, Froissart et moi à faire 25 circulaires pour les Aides de Camps et Offer d’ordce du Roi ou des princes qui sont engagés à assister au service qui aura lieu dans la chapelle des Tuileries : mercredi à 11h. A 11h je monte chez moi. Je redescends au salon de service écrire jusqu’à 1h du matin. Je suis inquiet de Sivignon qui n’est pas venu. Dieu veuille qu’il ne soit pas malade.

25 Emile Delamothe ou Emile De La Mothe, appelé Emile de Girardin (1802-1881), journaliste et homme politique ; fondateur de La Presse en 1836.

26 Thomas Robert Bugeaud, marquis de la Piconnerie, dus d’Isly (1784-1849), Gouverneur Général de l’Algérie.

27 Nicolas Charles Victor Oudinot (1791-1863), fils du maréchal d’Empire Charles Oudinot, Député de Maine et Loire, 2ème Duc de Reggio, Grand chancelier de la Légion d’honneur et gouverneur des invalides, inhumé au cimetière du Père Lachaise, 45ème division.

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 11

Paris – Dreux

Beau temps gelée Mardi 4 janvier

Départ du Roi

Levé à 7h. Je monte faire ma toilette. Ce diable de Sivignon arrive enfin. Il se porte bien heureusement : à 11h 1⁄2, après déjeuner les invités pour le voyage de Dreux arrivent en foule. Le Roi a assisté à un dernier service fait dans la chapelle ardente, près du corps de sa sœur. On part seulement à midi 1⁄2. La 1ère voiture se compose du Roi, de la Reine, de la Duchesse de Nemours28 et de la Princesse Clémentine29 et de son mari le prince de saxe Cobourg30 et enfin de la duchesse d’Orléans31. Dans la seconde qui est une voiture à 12 places se trouvent Mr de Montalivet32 Int Gal de la liste civile, Mr Dupin33 exécuteur testamentaire de Madame, Le Gal de Rumigny et le Gal Aymard, aides de Camps de service ; Frossard et moi Offer de service ; le Dr Pigache34 ; le Gal de St Aldegonde35 et Anatole (le Lt Gal Marqis de la Woëstine…) quatre autres voitures suivent contenant le reste de la Maison et les invités…On arrive à Dreux à 7h passées. On dine 1⁄2 h après. Le Roi et le reste de la famille mangent dans l’appartement du Roi. Je suis logé dans la construction de bois que le Roi appelle la Smala (et où il fait très froid) dans le même enclos que le Dc Pigache et Mr de Biemescki, l’Aide de camps du Duc de Saxe Cobourg. C’est énorme la qualité de logement que le roi a fait faire

28 Victoire Auguste Françoise Antoinette Julienne Louise de Saxe-Cobourg-Kohary, duchesse de Nemours (1822-1857), fille de Ferdinand de Saxe-Cobourg-Saafeld et de Antoinette de Kohary. Elle est la sœur du roi consort Ferdinand II du Portugal et du prince de Saxe Cobourg Kohary, qui épouse en 1843 Clémentine d’Orléans. Elle est également la nièce de Léopold Ier de Belgique et la cousine germaine du prince consort Albert d’Angleterre. Elle épouse en 1840 le prince Louis d’Orléans, duc de Nemours.

29 Marie Clémentine Léopoldine Caroline Clotilde d’Orléans, ou Mademoiselle de Beaujolais (1817-1907), fille de Louis-Philippe Ier ; elle épouse en 1843 le prince de Saxe-Cobourg-Kohary.

30 Auguste louis Victor de Saxe-Cobourg-Kohary, prince de Sace-Cobourg (1818-1881), prince de la Maison des Saxe-Cobourg et membre de la chambre des seigneurs de Hongrie.

31 Hélène de Mecklembourg-Schwerin (1814-1858), duchesse d’Orléans par son mariage avec Ferdinand- Philippe d’Orléans (1810-1842), fils aîné de Louis Philippe Ier.

32 Camille Bachasson, comte de Montalivet (1801-1880), pair de France, plusieurs fois ministre sous la monarchie de Juillet, ami et exécuteur testamentaire de Louis-Philippe.

33 André Marie Jean jacques Dupin (1783-1865), Député en 1815 , Président de la Chambre des Députés en 1832, membre de l’assemblée constituante en 1848, sénateur en 1857.

34 Médecin du palais de Saint Cloud, il apparaît dans la Déposition des Témoins (1851) de l’attentat contre Louis-Philippe le 15 octobre 1840, concernant la blessure d’un témoin nommé le sieur Grusse, valet de pied de Son Altesse Royale madame la princesse Adélaïde.

35 Charles Camille Joseph Balthazar, comte de Sainte Aldegonde (1787- ), général de brigade, maréchal de camp en 1841.

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 12

dans les anciennes murailles du vieux château de Dreux, qui a l’intérieur offre l’aspect que de vieilles ruines presque prêtes à s’écrouler… c’est très curieux. Couché à 11h. Anatole a été très bon et très affectueux, pr moi. Le Gal de Rumigny a été très aimable aussi. En causant avec Mr Dupin et Mr de Montalivet, des allures de la guerre d’Afrique, il dit : « tenez c’est comme Bro, avec les arabes on s’en tire à force d’énergie quelque mauvaises position dans laquelle on se trouve… Il ne s’en est tiré qu’en se défendant comme un petit chien au milieu de ces gueux là ! ».

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 13

Dreux – Paris ✉ De Mme Puech à Toulouse ✉ De Mme Duffaut36 à Toulouse

Froid le matin dégel et pluie dans la journée et le soir Mercredi 5 janvier

Enterrement de la Princesse Adelaïde

Je suis de jour

Levé à 7h. Je fais ma toilette au galop. Il fait toujours froid mais le temps se couvre et tourne au dégel. A 10h 1⁄2, le Roi, la Reine et les Princesses assistent à un service dans la Chapelle de la Vierge où sont déjà les tombes de la mère37 du Roi et du Duc d’Orléans38… Après le service on déjeune, la famille royale seule dans l’appartement du Roi pendant le déjeuner ; la Reine des Belges39 qui est arrivée hier au soir de Bruxelles à Paris, et qui s’est mise tout de suite en route arrive seule. Le Roi Léopold40 est resté à Paris. Le Roi l’attendait sur le perron. Dès qu’on ouvre sa voiture, la Reine des Belges se précipite en sanglotant dans les bras du Roi et tous deux restent une minute embrassés en pleurant. Le Roi était violemment ému, et il avait peine à retenir ses sanglots. Le temps était devenu très humide, lorsqu’à midi 1⁄2 on a signalé le convoi des Princes et le corbillard. A 1 1⁄2 h environ, il est arrivé à la plateforme de la nécropole. Les princes avaient suivi pied à terre et suivant le char funèbre, revêtus de longs manteaux de deuil par dessus leurs uniformes. Un peloton de cuirassiers précédait le catafalque ainsi que deux compagnies d’Infanterie (vétérans et ligue). Le Roi attendait avec tout le monde à la grille. Là il a pris place à côté des princes et a suivi le char jusqu’à l’église,

36 Ou Duffault, née De Comères. L’orthographe est variable sans savoir s’il s’agit de l’original ou de la retranscription. Cependant, dans les documents de la famille Bro, déposés aux archives nationales (côte 82AP), on trouve l’orthographe Dufau. Cependant, à ce jour, les actes n’ayant pas encore été trouvés, nous ignorons le degré de parenté avec cette tante, qui pourrait être une sœur du grand-père maternel d’Olivier Bro. D’autre part, les documents mentionnant les accords d’héritage entre la tante Duffaut et la famille De Comères et Bro n’ont pas encore été identifiés à ce jour.

37 Louise Marie Adélaïde de Bourbon-Penthièvre (1753-1821) ; elle mourut d’un cancer du sein. Son gisant est l’œuvre de Jean-Auguste Barre.

38 Ferdinand Philippe d’Orléans (1810-1842), fils aîné de Louis Philippe ; il mourut suite à une chute en sortant de sa voiture, les chevaux de sa calèche s’étant emportés.

39 Louise Marie Thérèse Charlotte Isabelle d’Orléans, première reine des belges (1812-1850) est la fille de Louis- Philippe Ier, et seconde épouse de Léopold Ier Roi des Belges (1832)

40 Léopold Georges Christian Frédéric de Saxe-Cobourg-Saafeld, prince de Saxe-Cobourg et de Gotha, duc en Saxe, Roi des Belges sous le nom de Léopold 1er (1790-1865). C’est le premier Roi des belges. Il épouse en deuxième noce Louise d’Orléans, fille de Louis Philippe Ier, Roi des Français (1832)

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 14

suivis des aides de camps et Offer d’Ordce… et de la foule. En entrant dans l’église où attendaient la Reine et les Princesses les sanglots ont éclaté de toute part. C’était une scène touchante que celle de cette famille pleurant un des membres chéris. Le service a duré deux heures au moins. Puis le corps a été descendu à la chapelle de la Vierge, où le Roi a voulu rester non seulement jusqu’à ce qu’il fut déposé dans la tombe qui lui était destinée, mais encore il a voulu que la pierre fut posée devant lui et scellée. Il est resté en tout plus de trois heures dans cette église froide et lugubre. A 4h on a servi un diner où tout le monde, invités, clergé, autorités etc… s’est assis au nombre de 300 personnes au moins… j’ai eu à peine de le temps de manger au galop un peu de poulet parce que j’ai été chargé de désigner à chacun des voitures dans lesquelles on devait retourner à Paris. J’ai retrouvé là un Mr Bohant de Fleury, procureur du Roi, qui est neveu du Lt Gal et ami d’enfance d’Henry41, et ancien camarade de pension (Barthélémy) à moi. J’ai vu là aussi le Cal de gendarmerie du Pleix, dont Cordier m’a souvent parlé, le Gal de Présigny. Le Roi est parti à 5h environ. Il était dans la première voiture avec la Reine, la reine des Belges, la Duchesse d’Orléans, la Princesse Clémentine, la duchesse de Nemours… Les princes occupaient la seconde voiture. Duc de Nemours, Prince de Joinville42, Duc de Montpensier43 avec les Généraux Aymard et de Rumigny. Suivaient ensuite les voitures des invités, en très grand nombre cette fois. J’ai été séparé d’Anatole, qui était dans celle de Messieurs Dupin, de Montalivet etc… Dans la mienne qui était une de ces voitures à 12 places se trouvaient Mr de Gerande, Fontaine, Boéris, Touchard, Frossard, de Grave, de Cailleux, Dr Dasquin de Bieniecky et Chazelles. Nous sommes arrivés à minuit à Paris aux tuileries et on a trouvé un souper tout prêt. Le Roi est monté tout droit chez lui et ne s’est couché qu’à 1h 1⁄2. Dans tout cela Dieu merci il n’y a pas eu d’accident. Couché au salon de service après deux heures du matin très souffrants, j’ai trouvé au salon de service une lettre de Madame de Puech qui me confirme tout ce qu’elle m’a dit au sujet de l’héritage de Mr de Latour, qui passe en entier à un neveu à notre détriment. Cette lettre était arrivée en même temps qu’une autre de ma tante Mme Duffaut, qui me rappelle que je dois lui faire sur les 25000+ que notre cousine de La Tour a laissés (sic) à ma mère une pension de 400 par an. Elle ajoute que sa position de fortune ne lui permet pas de renoncer à cette somme. Cela m’a fait mal de (rature) chercher une excuse à une chose toute simple et de penser que je puisse avoir l’idée de lui contester ce que je lui dois.

41 Henry Thion de la Chaume (1811-1870), notaire, est le cousin germain d’Olivier Bro, fils d’Auguste Victor ( ?- 1844) et d’Adélaïde Bro.

42 François Ferdinand d’Orléans, prince de Joinville (1818-1900) est le troisième fils de Louis-Philippe.

43 Antoine Marie Philippe Louis d’Orléans, duc de Montpensier (1824-1890) est le dernier fils de Louis-Philippe. Il épouse en 1846 l’infante espagnole Louise-Fernande de Bourbon, fille du roi Ferdinand VII D’Espagne. Le prince Antoine prend le nom de Don Antonio de Orleans.

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Paris ✉ Invitation chez Mme Jervis ( ?) ✉ De cordier de Vienne

Temps inégal, gris, pluvieux et mou Jeudi 6 janvier

Levé à 7h. Je monte chez moi. Je trouve Sivignon qui m’apporte les lettres. On déjeune encore dans l galerie de Diane. La famille Royale en bas après déjeuner. Je vais mettre un habit bourgeois et je vais voir Henry pour lui parler de la lettre de ma Tante Duffaut, au sujet de la rente de 400+ que je vais avoir à lui faire et qu’elle me réclame… d’une réclamation de mon propriétaire qui fait un mémoire d’apothicaire. Je ne le trouve pas bien. Il a quelque chose de su ( ?) et de désobligeant que je ne lui aie presque jamais trouvé. Cela me chagrinerait, s’il n’était dans un état de santé qui probablement lui porte sur les nerfs. Je n’ai pas eu l’air de le remarquer…. J’ai trouvé chez lui ce bon Aimé Béné… Je suis allé de là voir mon Docteur car je suis très souffrant depuis que j’ai pris la semaine. J’ai chargé Matz de trouver un architecte pour estimer les réparations que veut me faire payer cet excellent Mr Vallette. Je suis rentré au Château à 2h. Je commence déjà à ressentir la mauvaise influence de cette année 1848. Il me semble que je n’arriverai pas au bout sans quelque grave malheur !… Elle a déjà mal commencé pour moi… la certitude de la perte de la portion d’héritage de Mr de La Tour qui venait de sa femme ma cousine ; et sur laquelle je devais compter (et sur laquelle cependant je ne comptais pas). Dieu veuille que cela se borne à une perte d’argent… Je me sens atteint non à cause de cela, mais à cause d’une mauvaise influence dont je me sens entouré et du dénuement complet où je me trouve d’affections intimes et profondes où la perte des miens m’a laissé… Perte que je sens plus cruellement tous les jours quand je cesse un moment d’être entraîné par le mouvement au milieu duquel je vis… Oh oui, je commets bien souvent le péché d’envie… C’est quand je vois un bon intérieur de famille, un fils entouré comme comme (doublon) je l’ai été si longtemps aussi, moi… d’un père tendre… et d’une mère comme la mienne… J’ai fort de dire comme la mienne… car je n’en connais pas d’aussi parfaite et d’aussi supérieure, comme tendresse, comme esprit, et comme caractère. Pauvre ange chérie, souffle moi un peu de ton bon et charmant esprit, de ton courage et de ton noble caractère, béni ton fils pour qu’il puisse continuer à vivre !… Je suis heureux matériellement… j’ai tout ce que je pouvais ambitionner comme position… Mais il me manque la satisfaction du cœur pour en jouir une affection intime et vraie pour partager tout ce bonheur avec elle. Oui, c’est un malheur que d’avoir été trop aimé, et d’avoir passé la moitié de la vie près d’êtres qu’on chérissait on doit en être séparé… Heureux les égoïstes, les fats, et les gens satisfaits d’eux-mêmes ! Oui ceux là seuls sont heureux en ce monde !!! A 4h le pauvre Roi est allé au Musée faire une promenade d’une heure avec sa fille la Reine des Belges. Lui aussi le pauvre homme a le cœur brisé, il vient de perdre une de ses premières affections de sa vie. Il ne peut encore croire à son malheur à chaque instant il croit qu’il va voir sa sœur… Il parle d’elle comme si elle allait monter et s’asseoir auprès de lui… Il fait des projets pour elle. Cela lui est encore arrivé au Musée en regardant des tableaux que Mr de Cayeux lui montrait. Il voulait avoir l’avis de Madame… Puis tout à coup se souvenant.. Oh oui mon Dieu ma pauvre sœur !! Puis il a continué pleurant. Il a mené la reine des Belges voir dans une nouvelle salle construite par ses ordres de vieux dessins représentant des fêtes sous L. XVI où il a montré ses connaissances d’enfance, les costume de sa jeunesse, les danses, les bals où il assistait, tous ses souvenirs qu’il aimait à retrouver avec sa pauvre sœur… Pauvre Roi… Pauvre homme… Je

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compatissais à sa douleur car elle ravivait la mienne. Je suis rentré au salon de service à 5h 1⁄2 ; j’ai été au galop faire ma toilette pour le diner. Il y a eu vers 3h une procession des élèves du cours de Mr Michelet44, le professeur dont on vient de fermer le cours à cause de la manière inconvenante dont il s’y exprimait sur le gouvernement. Ils se sont promenés au nombre de 2 ou 300, deux par deux… en passant sur le quai, quelques voix isolées ont crié « vive la Réforme »… Ce sont des gens qui agissent dans le vide. Au moins cela est logique à penser, s’il y a encore un peu de bon sens dans notre pays… La manière d’être d’Henry aujourd’hui m’a attristé énormément malgré moi parce que c’est une vieille affection d’enfance sur laquelle j’ai toujours compté, et que j’espère avoir fait tout au monde pour lui prouver… Le Roi a encore diné en famille dans le salon de stuc. Parmi les officiers de service dinant avec nous se trouvait un chef de Batllon de Garde Nationale nommé Mr Cottet de la 2ème légion (que mon père a commandé en 1830)45, il avait été sous ses ordres et s’était vaillamment conduit. Je lui ai rappelé ces circonstances dont il se souvenait à merveille. Il m’a dit combien mon pauvre père était affectionné dans cette deuxième légion, où l’on avait eu occasion d’apprécier sa bonté, son énergie et sa capacité… Cela m’a fait du bien !… Après diné, j’ai causé Afrique pendant une heure, avec le comte de Maurekerque, Aide de camp du Roi des Belges. Les journaux contiennent une lettre de satisfaction donnée par Emile de Girardin, qui reconnaît ses torts vis-à-vis de Mr de Morny et prétend n’avoir pas eu l’intention d’attaquer l’homme et avait cru s’être renfermé dans les limites d’une polémique politique et déclare retirer toutes les expressions qui ont pu le blesser. J’ai reçu un petit mot de Cordier qui me donne des nouvelles du régiment. En remontant chez moi à 9h je trouve Sivignon et Matz qui me dit que Auguste La Chaume46 a été d’avis que je payasse à mon propriétaire ce qu’il demande, malgré l’injustice de ses exigences par ce que cela m’entrainerait à des frais considérables. En conséquence on a payé pour moi. Couché à 11h 1⁄2.

44 Jules Michelet (1798-1874), historien français, précepteur royal de la princesse Clémentine en 1830, puis chef de la section historique aux archives nationales, et professeur suppléant de Guizot à la faculté des Lettres de Paris. Ses ouvrages de la fin des années 1840 provoquent la colère du clergé, qui parvient à lui faire interdire ses cours ; il ne récupèrera jamais sa chair.

45 Voir note du 2 Janvier concernant Horace François Bastien Sébastiani.

46 Auguste Louis Thion de la Chaume (1803-1882), cousin germain d’Olivier Bro, est le fils d’Auguste Victor ( ?- 1844) et d’Adélaïde Bro (1775- ?).

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Paris (Neuilly)

Temps gris doux et pluvieux le soir Vendredi 7 janvier 1848

Je suis de jour

Levé à 7h 1⁄2. Je descends au salon de service à 9h. Rien de nouveau. A déjeuner je cause assez longtemps avec la petite Ctesse de Bridieu qui était à côté de moi et qui est très gentille. Je monte chez moi un instant ; en descendant on me dit que le Roi ira à Neuilly à 1h 1⁄2. Frossard me prie de monter à cheval pour lui, ce à quoi je consens, bien que cela ne me vaille pas grand-chose dans ce moment. Strada vient me prier de l’aider à faire une bonne œuvre en intercédant le plus que je pourrai en faveur d’une pauvre femme pr laquelle un Mr Magnan, employé au ministère des finances, est venu solliciter un secours. A 1h 3⁄4 le Roi monte en voiture avec la Reine, la reine des Belges, la Pcesse Clémentine ; et la Desse d’Orléans. J’escorte jusqu’à Neuilly par une boue affreuse dont je suis tout couvert en arrivant à Neuilly. Le Roi visite les appartements du Duc de Nemours, la serre puis le petit Château de la Desse d’Orléans., le jardin du Cte de Paris47, qui était là avec le Duc de Chartier et l’on revient à Paris à 4h 1⁄2. J’avais invité à diner l’Offier d’Escorte ; et j’avais oublié l’offer de Gde Natle à cheval, qui justement se trouve être le fils du Gal Marbot. A table je l’ai placé à côté de moi, et j’en ai eu très soin pr lui faire oublier mon oubli. Il est fort causeur et déjà gros comme son père, mais mieux élevé que lui ; en somme il m’a paru très bon garçon. Après diné j’ai laissé Frossard jouer au whist avec le Gal de Rumigny, Mr de Biemesky et Mr de Maurekerque. Je suis monté chez moi puis redescendu au salon de service où j’ai écrit jusqu’à 11h. J’ai reçu ce matin une invitation à un concert chez Mme Loreday.

Le Roi avait meilleur mine aujourd’hui qu’hier. Je suis monté chez moi mettre une capotte et faire ma toiletter du soir. Redescendu à 11h 3⁄4 au salon de service.

47 Louis Philippe Albert d’Orléans, comte de Paris (1838-1894), petit fils de Louis Philippe Ier, il est le prétendant au trône de France après l’abdication de son grand-père le 24 Février 1848 (cf. dernier chapitre).

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Paris ✉ A Mme Puech à Toulouse ✉ A Mme Duffaut à Toulouse

Temps doux et pluvieux Samedi 8 Janvier

Levé à 1h 1⁄2. Rien de nouveau à déjeuner. La famille Royale est toujours à part. Après le déjeuner, je me suis rencontré nez à nez en entrant au salon de service avec le Duc de Nemours, qui m’a donné une commission pour Mr de Gerente la visite de Du…. qui veut me marier. Très sérieusement avec Mlle l’Hertulier… Il a fait des démarches et prétend que les renseignements qu’il a donné de moi ont été trouvés convenables. C’est un bon garçon. Mais cela m’embarrasse un peu. Anatole est venu au salon de service puis quelques officiers d’ordonnances et aides de camps sont venus savoir des nouvelles du Roi, ainsi que Mr de St Priest48, pair de France et ancien ambassadeur. J’ai écrit à Mme Puech et à Mme Duffaut. Je rassure cette dernière et lui fais une petite querelle que ce qu’elle se défend de profiter de la rente de 400+ que je dois lui faire sur les 25000 que Mme de La Tour m’a laissés. A diner je me suis trouvé à côté de Mr de Bieminski, aide de camp du Duc de Saxe Cobourg. Nous avons longuement causé cavalerie. On est ensuite resté très longtemps au salon jusque près de 9h. Mr de Cayane est venu et la conversation entre Frossard et le Gal Aymard est devenue très intéressante…. Les petits princes (le Cte de Paris et le Duc de Chartres) sont venus jouer un instant. A 9h le Roi est descendu dans son cabinet. Nous sommes alors descendus au salon de service où une nouvelle conversation fort intéressante a eu lieu entre le Gal de Rumigny et le Gal Aymard, qui nous a conté comme quoi le fait qui a fait nommer Gal de Brigade le Gal Rampon est un acte de charlatanisme. Le Gal Aymard était témoin oculaire. Mr de Cayane nous a dit, en parlant de Mazagran, que le Roi se serait écrié « Voilà du charlatanisme » c’est ainsi qu’on écrit l’histoire. Pr faire un 3ème exemple, j’ai conté au Gal Aymard l’histoire de Mr Delporte. Ce pauvre frossard, qui fait ce soir son dernier jour de service dans la Maison du Roi, a fait ses adieux à tout le monde. Le Roi l’a très bien traité, et lui a dit qu’il le regretterait vivement mais qu’il était toujours de la maison tant que dureraient les travaux du fort de Saint Cloud.

48 Alexis Guignard, comte de Saint Priest (1805-1851), historien, diplomate, Pair de France, il est élu membre de l’Académie Française en janvier 1849.

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Paris ✉ De Caroline Venant de Paris

Gelée Beau temps clair dimanche 9 Janvier 1848 Je descends de semaine.

Levé à 7h 1⁄2. Sivignon vient à 7h 3⁄4 emballer mes affaires. Je descends au salon de service à 9h où je trouve Chazelles49 et Pauligue50, qui nous relèvent Frossard et moi. Je trouve là encore le Duc d’Estissac51, et le Gal de Rumigny. J’ai causé avec Chazelles de ce qu’il a à faire pour sa décoration belge. Je vais faire une petite visite à Randon, qui a ce matin une audience du Duc de Nemours. Je lui conseille d’exposer franchement son affaire. Je le mets en garde contre son déloyal concurrent. Je mets des cartes chez Mme Aubernon, chez Movigo. Je vais chez Henry qui ne va pas mieux et qui me retient à déjeuner. Ensuite je vais chez Mme de la Borde, chez Ernest Le Roy, que je ne trouve pas. Je rentre chez moi et un mot de Caroline Venant52 qui me prie de lui donner des renseignements sur quelque chose qu’elle veut savoir d’Alfred. Je reste chez moi jusque 3h. Je vais voir Henriette53 chez laquelle je trouve la duchesse de Vicense, la sœur du Gal Dumas, Mme… puis aussi le Gal de la Tour Maubourg et Mme de Meuneval avec une charmante petite fille Mlle Marie…. J’ai été chez Amand qui m’a gardé à diner. J’ai donné à Marthe un petit vase de chine monté en bronze de chez Girou…. A 9h je suis sorti Amand avec lequel j’ai causé mariage. J’ai été achevé ma soirée chez Mme Lacomble où j’ai trouvé St Ange et Mme Amance avec Mme Jars54. Rentré chez moi à 11h 1⁄2, couché à 1h 1⁄2. Je ne suis pas content de ma santé. Ce matin j’ai mis des cartes chez le Gal de Rumigny et le Gal Atthalin55 que je n’ai pas trouvés. J’ai donné ce matin à Sivignon 40+ pour ses gages et 20+ à compte sur le compte courant.

49 Albéric Hubert, comte Perrot de Chazelles (1807-1880), Officier d’Ordonnance du Roi

50 Du Puy de Pauligue, Officier d’Ordonnance du Roi.

51 Alexandre Jules de la Rochefoucauld, Duc d’Estissac (1796-1856), aide de camp de Louis Philippe dès 1830, député du Loiret (1831-1837).

52 Caroline Venant ( ?- ?) a épousé Paul Arnault, cousin issu de germain d’Olivier Bro, petit fils d’Antoine Vincent Arnault (1766-1834).

53 Henriette de CETTO (1788-1848), Baronne de Cetto, épouse en 1843 Anatole de la Woëstine.

54 Très probablement Laure Jars ( ?- ?), épouse de Saint Ange Péan de Saint Gilles.

55 Louis Marie Baptiste, baron Atthalin (1784-1856), maréchal de camp en 1830, et député en 1831. En 1817, il s’initie à la peinture à l’huile auprès d’Horace Vernet.

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Paris

Temps gris et gelée très forte Lundi 10 Janvier

Levé à 9h. Je suis toujours souffrant. A 1h, je prends une voiture et je vais au ministère des finances toucher mes appointements puis à la liste civile. Je vois mon docteur, rentre chez moi, un instant et vais ensuite chez Mme de Cubières56 que je ne trouve pas. Je trouve en place Amédée57 qui me dit des choses qui m’inquiètent affreusement sur la pauvre Henriette, qui à ce qu’il parait est en très grand danger…. C’est désolant… je vais la voir et la trouve entourée de visites… du Cel de Caumont, de Mme Ienard, de la Ctesse de Fleury, de Mme de Septeuil etc… après arrivent Mr Dernié, l’Int Milre Mr Rousamet etc…. la pauvre femme est gaie et aimable, malgré ses souffrances qui sont très vives. Je n’ai pas pu causer avec Constance à laquelle seule à ce qu’il parait le médecin a osé confier ses inquiétudes. Cela m’a navré de voir ainsi elle, et ce pauvre Anatole, confiants dans une guérison certaine : Je suis revenu chez moi profondément chagrin et attristé. Mon Dieu, préservez Anatole de ce malheur. Il finirait comme mon pauvre père ! Je crois que je porte malheur aux gens que j’aime et qui me le rendent. Je dine chez moi. Après diner, je vais chez Auguste que je ne trouve pas. Je rentre et compte avec Sivignon auquel je donne 41+ pour solde du mois de décembre. Je passe le reste de la soirée chez moi à faire des études au microscope. Couché à 1h du matin très souffrant.

56 Aglaë Buffault (1794-1857) a épousé Louis-Amédée Despans de Cubières (1786-1853)

57 Louis-Amédée Despans de Cubière (1786-1853), fut ministre de la guerre, Pair de France, Grand officier de la Légion d’Honneur, Chevalier de Saint Louis, Commandeur de l’Ordre du Sauveur de Grèce & de celui de Saint Ferdinand d’Espagne ; sa belle sœur, Sophie Jeanne Catherine dite Sophie Guesnon de Bonneuil (1770-1866) a épousé Antoine Vincent Arnault (1766-1834), oncle de Laure de Comères, mère d’Olivier BRO.

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 21

✉ de Dupaty ✉ à Dupaty Paris

Temps extrêmement froid Mardi 11 janvier

Levé à 8h 1⁄2. Je déjeune chez moi. J’ai payé à Sivignon la note de la première semaine de Janvier 100 (dont 50+ de l’abonnement au Conservateur). Je suis souffrant. J’ai reçu un petit mot de Dupaty qui m’engageait à diner pour demain. Je lui ai répondu que je ne pouvais pas accepter à cause d’un engagement préalable. Je suis souffrant toute la journée. Cela me décide à ne pas sortir malgré les quantités de visites qu’il me reste à faire. Je passe ma journée à souffrir. J’ai arrangé une de mes lampes détraquées et j’ai réussi à le faire très bien aller. Couché à 11h 1⁄2 très souffrant.

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 22

✉ à Caroline V.58 à Paris Paris

Temps superbe et froid 4° au dessous de 0 Mercredi 12 janvier 48

Levé à 9h très souffrant. Augte La Chaume vient me voir. Il me demande de lui procurer un domestique. Je pense tout de suite à Odié. Je lui parle de mon affaire de succession de La Tour Lisside. Il me dit qu’il a remis les pièces à Henri. Il me conseille de placer cela en rentes sur l’Etat et d’abandonner à Mme Duffault59 cent ou deux cents+ de plus pour la persuader que je ne suis pas avide d’argent, en ajoutant ainsi à son petit bien être. J’ai essayé de sortir mais je suis très souffrant encore. J’ai été voir le Dr Menton. 5+. Qui m’a dit de continuer malgré cela. Je suis rentré chez moi immédiatement après. J’ai diné chez moi. J’ai écrit à Caroline pourquoi je n’ai pu aller diner chez elle. Couché à 11h. Tapissier 4+

58 Caroline Venant

59 Ou Duffaut. L’orthographe est variable sans savoir s’il s’agit de l’original ou de la retranscription. Voir note au 5 janvier.

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 23

✉ De Philippoteaux ✉ A Philippoteaux Paris

Paris

Dégel et pluie

Je suis très souffrant. Je me lève un instant et me recouche après avoir fait ma toilette. Je passe toute ma journée dans mon lit à lire. Rose est venue une parie du temps. J’ai reçu un mot de Philippoteaux qui m’engage à venir le voir dans les derniers jours de cette semaine. Je lui écris que je suis malade. Payé le tapissier 20+. J’ai à peine déjeuné et diné. Matz est venu me voir. J’un eu ce matin la visite de mon ancienne blanchisseuse de Vienne Mme Aloÿ qui est venue me remercier d’avoir placé son mari chez Mr Mozinbo.

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 24

✉ De Mme de la Moricière

Temps beau sec gelée et verglas. Vendredi 14 janvier 1848

Levé à 9h. Je fais une toilette de malade. Je suis un peu moins souffrant qu’hier ; mais pas bien encore. Mon bottier arrive. Je lui paye sa note 58+. Visite du grand bocque qui m’apprend que Mme Cabaret est à Paris pour quelques jours. Je déjeune avec un œuf. Rose vient toute la journée. J’ai continué la lecture de l’histre de Charles 1er par Mr Guizot, qui est très intéressante, très bien écrite mais curieux par la différence des opinions qu’il professait à l’époque où il l’écrivit (1826) et maintenant j’ai reçu une lettre de Mme de la Moricière qui me prie de m’intéresser à l’œuvre des pauvres malades soignés à domicile. Je sais ce que cela veut dire. J’ai encore mangé ce soir gros comme une noix. J’ai passé ma soirée à lire. Matz est venu. Je l’ai chargé de payer le mémoire de Rapp mon bottier. 73+ et de Ibem ( ?) Kauf, le sellier 47.

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 25

✉ A Mme de la Moricière avec 20+ pr des pauvres – Paris ✉ D’Henri, contenant une lettre de Mr Ph. Paulmier, invitation à diner ✉ De Mme Belli de Pau

Temps gris, gelée assez forte Samedi

15 janvier 1848

Je suis encore souffrant. Je me lève un instant pour déjeuner. Répondu à Mme de La Moricière en lui envoyant de l’argent. Je la prie en même temps de me rappeler au bon souvenir du Général. J’ai reçu un petit mot d’Henri qui me transmet une invitation de Mr Paulmier60 le député pour mardi, invitation à laquelle je ne pourrais probablement pas me rendre. Je reçois encore une lettre de Mme Belli qui me transmet bien des choses de la part d’Eugène et me demande ce que je deviens. J’ai passé ma journée à lire dans mon lit. Je me suis un peu levé le soir. J’ai lu jusqu’à minuit. J’ai eu ce matin la visite d’Ernest.

60 Charles Pierre Paul Paulmier (1811-1887), avocat au barreau de Paris en 1833, député du Calvados (1846- 1848 / 1864-1870), président du Conseil Général du Calvados (1865), sénateur du Calvados (1876-1885)

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 26

✉ A ma tante Duffaut à Toulouse ✉ Z Mme Belli à Paris

Temps de gelée neige et verglas Dimanche 16 Janvier

Levé à 9h 1⁄2. Henri vient me voir. Il me conseille d’écrire à Mme Duffaut, pour lui proposer de transférer à son nom une rente égale à la pension que je dois lui faire (d’après le testamt de Mme de La tour) dont elle aura l’usufruit. Je le fais tout de suite, en lui demandent de m’indiquer ce qu’elle veut faire si cela ne lui convient pas. Je réponds à Mme Belli ; je solde la quittance de mon loyer 212.50. Je donne en autre au portier le montant de la note de Ganjou dont j’ai déjà la quittance 37+50. Je me recouche toute la journée. Cette pauvre Henriette envoie savoir de mes nouvelles. Elle ne va pas mieux ; cela m’inquiète extrêmement. Je mange peu à diner. Matz vient. Je le prie de payer la note de Mr Bocquet et je lui en remets le montant 40+. J’ai pris un bain de pieds avant de me coucher.

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 27

Paris Temps inégal, froid et humide

Lundi 17 Janvier 1848

Je vais moins mal. Je reste couche toute la journée pour ne pas compromettre ce mieux. Ce bon Aymé Béné61 vient me voir et passer une demi-heure avec moi. Rendon vient aussi passer une heure avec moi. Il me dit que le classement est fait et venait m’en demander le résultat que je ne connais pas. Je mange entre peu à mon déjeuner. Amand de St Gilles vient me voir et reste longtemps à causer, nous parlons mariage comme question générale, des inconvénients qui s’y attachent. Rose vient. Je ne me lève qu’un instant avant le diner. Je suis très faible. Je mange une idée plus à diner pour combattre cette disposition. Dieu veuille que cela n’interrompe pas le petit mieux qui s’est manifesté. Le Grand est venu me voir. Je lui ai dit de m’apporter quelques ouvrages de sa façon pour les faire voir et en en faire acheter par mes amis et connaissances. Ce soir j’ai pris un bain de pieds qui m’a un peu soulagé.

61 Aymé BENE épouse Amélie Adélaïde Henriette Thion de la Chaume (1788-1891), cousine germain d’Olivier Bro, fille de Auguste Victor ( ?-1844) et de Adélaïde BRO.

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 28

Paris

Temps gris et très froid Mardi 18 Janvier 1848

Je suis encore très souffrant. J’ai mangé un peu plus pour me soutenir. Je me suis levé un instant pour faire ma toilette et me suis recouché parce que je souffre quand je suis debout. J’ai donné 60+ à Sivignon pr la dépense. Léon m’a rapporté la note de réparation 10+. Je lui ai donné 5+ pour lui. J’ai envoyé savoir des nouvelles de pauvre Henriette qui est très souffrante et qui à la fièvre cela me donne une grande inquiétude. Rose est venue passer la journée et la soirée.

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 29

Paris

Beau temps de gelée Mercredi 19 Janvier 1848

Je suis un peu mieux. J’ai passé presque toute ma journée à travailler au dessin de La Borde. J’ai eu la visite de Maxime qui m’a apporté une invitation d’un concert chez Mme Moury pour samedi prochain. J’ai encore souffert dans la soirée. Couché à 10h. Rose est venu (Matz m’a rapporté la quittance de Rapp de 72+. J’ai eu ce matin la visite de ce bon Auguste de La Chaume. Après déjeuner le pauvre vieux Louis Rapatel ancien domestique de mon pauvre père62 pendant la campagne de Russie est venu passer une heure à causer avec moi et à me conter des histoires de la jeunesse de mon père.

62 Louis Bro (1781-1844), Général.

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 30

✉ De Mr Richaud encore ! des environs de Nantes

Temps sombre et entièrement froid Jeudi 20 Janvier 1848

Levé à 9h encore un peu souffrant. Je fais ma toilette. On m’apporte du vin que je paye comptant 120+. Je reçois une lettre de cet animal de de Mr Richaud ! qui me dit qu’il est malade et alité ce qui l’a empêché de répondre à ma dernière lettre ! qui date de 8 ou 9 mois ! Mais qu’il compte venir à Paris ces jours ci pour aller voir cette quittance enfin retrouvée, et savoir si définitivement je lui dois 25000+ avec les intérêts depuis 20 ans et dans le cas où elle existerait, qu’il se réserve le droit de s’assurer de sa validité devant les tribunaux ! On n’est pas plus impudent et plus insolant… Philippe de Cubières et Oscar viennent me voir en bons garçons. Puis Amand de St Gilles et enfin ce pauvre Philippoteaux que mon imbécile de portier n’a pas l’esprit de faire monter chez moi à ma grande contrariété. J’ai parlé à Amand de Mlle H. Il m’a répondu que sa mère est à moitié folle, que la jeune personne est fort bizarre, et que c’est une famille peu agréable. Il m’a parlé d’une autre jeune personne qu’il dit charmante… Mlle Le P…63 Couché de bonne heure encore souffrant.

63 Peut être s’agit-il de Claire Le Page (1827-1908), qu’Olivier Bro épouse en 1850…

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 31

✉ à Philiippoteaux à Paris ✉ à Mme Belli, à Paris

Beau temps très froid Vendredi 21 Janvier 1848

Levé à 9h. Le mieux que j’ai éprouvé depuis quelques jours ne fait plus de progrès. Je ne suis pas encore bien. Ernest Frouart64 est venu me voir avant déjeuner. Rose est venue. Puis Osbom Sampayo65 et ce bon Philippe de Cubières qui m’a rapporté les deux tiers de ce que je lui devais. J’ai passé le reste de ma journée à dessiner. A 4h Amand est venu me voir un instant avec Marthe qui était très gentille. Je suis encore souffrant ce soir.

64 Ernest Frouard ( ?- ?) est le fils de François ( ?- ?) et de Victorine Thion de la Chaume (1794-1875), cousine germaine d’Olivier Bro par Adélaïde Bro.

65 Osborne Sampayo ( ?- ?), fils de Franck et Blanche Buffault.

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 32

✉ du Dr Pigache des Tuileries ✉ de Planhal d’Oran ✉ au Dr Pigache au Château des Tuileries ✉ billet de faire part de la mort de l’Amiral Mr de Frenes

Temps gris et très froid, grésil et neige légère Samedi 22 Janvier 1848

J’ai à 9h la visite de Montmarque Vilette, mon vétérinaire, auquel je parle de mes projets sur mon pauvre petit Aly… Il me conseille de le faire… Un instant après au moment où j’allais me lever, j’ai la visite de Randon, qui vient de rencontrer Anatole qui lui a dit qu’il avait le n°21 sur le classement et que son faux et traitre ami était loin derrière lui (Dieu est juste). Anatole lui a dit encore qu’il l’avait aidé de tout son pouvoir et qu’il y avait été aidé par le Duc de Nemours, sur la liste duquel il se trouvait porté. Ce qui à mon avis est la meilleure circonstance pour lui. Randon est entièrement reconnaissant de ce que le Gal de la Woëstine a fait pour lui à mon instigation et il m’a chaudement remercié. Il a eu son ancien ami Delporte dont je lui ai montré les notes peu flatteuses de son Cel du 3ème de Chasseurs d’Afrique en 1837. J’ai reçu une lettre de ce pauvre Planhol qui me prie de l’aider pour le classement. Il m’écrit trop tard ! Il me dit de lui répondre à Carcassonne où il vient passer un congé près de sa femme avec l’intention de venir passer quelques jours à Pairs. Je reçois un mot du bon Dc Pigache qui me prie de venir le voir aux Tuileries pour une affaire qui ne me fera sans doute pas trop de peine. Je lui ai répondu que je suis cloué chez moi. Une heure après arrive en même temps que cet animal de Flavien Béné66… il me dit que le Duc de Saxe Cobourg, mari de la Princesse Clémentine qui a vu dans son album un dessin que je lui ai fait, m’a prié de lui en faire deux représentant l’un un combat de cavaliers, l’autre une fantasia arabe. C’est très flatteur pour moi et j’en suis tout interloqué et très intimidé. J’ai prié Flavien de remettre à Augte La Chaume la lettre de ce fameux Mr Richaud. J’ai eu la visite de Franck Sampayo67. Rose est venue. Je suis encore très souffrant. Aymé mon camarade et voisin est aussi venu savoir de mes nouvelles ce matin.

66 Flavien Béné ( ?- ?), cousin germain d’Olivier Bro, a épousé Henriette Thion de la Chaume, fille d’Auguste Victor ( ?-1844) et d’Adélaïde Bro.

67 Franck Sampayo a épousé Blanche Buffault, cousine germaine de Laure De Comères, mère d’Olivier Bro.

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 33

✉ à mon médecin

Assez beau temps. Gelée très forte Dimanche 23 Janvier 1848

Levé à 9h. Je suis toujours souffrant. Cela va moins bien depuis deux jours. J’ai eu la visite de cette bonne Mme Cabaret, avec une jeune personne de Lille qu’elle veut faire entrer au conservatoire. J’ai passé ma journée à dessiner. J’ai eu la visite de Philippe de Cubières, de St Ange St Gilles68 et d’Henry La Chaume. Philippe m’a donné des nouvelles bien attristantes de cette pauvre Henriette dont la maladie prend une tournure très grave et très inquiétante. Je suis fort mal à mon aise ce soir. Tout cela m’attriste et me décourage. J’ai cessé tout remède aujourd’hui parce que j’étais affreusement fatigué. Ce soir j’écris à mon médecin pour qu’il vienne enfin me voir.

68 Saint Ange Péan de Saint Gilles ( ?- ?), cousin germain d’Olivier Bro, fille de Pierre Henri ( ?- ?) et d’Angélique Suzanne Bro (1773-1832)

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 34

✉ à Planhal à carcassonnes

Temps très froid et assez beau. Gelée Lundi 24 Janvier 1848

Je suis encore souffrant. Le Dc Lagneau vient me voir. Il m’ordonne de rester au lit et de mettre des cataplasmes sur le ventre, encore : il se trouve que nous sommes d’anciennes connaissances… C’est lui qui a soigné le pauvre Mr Géricault69 jusqu’à sa mort et là il a connu mon père. J’ai la visite d’Ernest Regnaud qui ne reste qu’un instant. J’ai fait acheter du bois par Sivignon 60+. Voir 1⁄2 abonnement de lecture 5+ ; j’ai passé la journée dans mon lit. Médicaments 7+. Je me suis levé pour diner. J’ai écrit à ce pauvre de Planhal.

69 Théodore Géricault ( ) a été e voisin des parents d’Olivier Bro. C’est ainsi qu’ils se sont connus. Géricault a peint entre autre Laure De Comères et Olivier Bro enfant.

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 35

Paris

Beau temps froid Mardi 25 Janvier 1848

Anatole vient me voir à 11h. J’étais encore dans mon lit assez souffrant. Il me donne des nouvelles de sa pauvre Henriette qui va mieux du côté de la grippe mais dont la santé est dans un état bien inquiétant. . Je vois qu’on n’ose pas lui dire à quel point elle est en danger ! C’est le spectacle le plus attristant qu’on puisse voir que l’inquiétude d’une affection dévouée dont l’objet est condamnée et cela me navre le cœur toutes les fois que j’y pense. Madame Adélaïde ne lui a laissé que des souvenirs insignifiants. Ainsi que du reste il l’a voulu… cela m’étonne néanmoins, c’est une grande perte pour lui. Le Roi et la Reine le lui ont confirmé. Il m’a dit de me tranquilliser quant au Delporte. Qu’il était hors de portée dans le classement. Il est dans les 40 et quelques à ce qu’il parait. J’ai pendant le déjeuner la visite de ce bon Aymé Béné. Rose est venue. Le soir j’ai eu la visite de ce bon Amand qui est un digne ami et parent. Il est resté une heure à causer : il est bon et affectueux et d’une manière qui me va au cœur bien que je ne sache pas répondre comme je le voudrais à cette affection, elle me touche profondément… quelle triste chose qu’une nature boutonnée et sans expression comme la mienne. Je l’ai maudit et la maudirai encore bien souvent. Elle détruit tout ce que je puis valoir de bon. Couché à minuit 1⁄2.

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 36

✉ De Rose Cassen de Paris ✉ Du Gal Atthalin du Château

Beau temps très froid Mercredi 26 janvier 1848

Levé à midi. Je déjeune tout de suite. Je fais ma toilette. Visite de mon voisin et camarade le Bon Aymé qui vient savoir de mes nouvelles. J’ai reçu une circulaire du Gal Athalin qui par ordre du Roi, recommande que les personnes qui sont dans la tribune royale gardent le silence le plus complet pendant les discussions. Aymé ni personne ne savent encore le motif de cette recommandation. J’ai passé toute ma journée à dessiner. Le roi a commencé à recevoir pour la première fois depuis la mort de Madame Lundi. Les journaux annoncent le retour du Gal de La Moricière à Paris. . Cela me fait grand plaisir. J’ai payé à Sivignon sa note des deux dernières semaines 72+ plus 12 blanchissages 6+50. Matz qui m’a apporté cette lettre m’a dit que le pauvre Henri était encore repris se ses suffocations ; c’est diabolique !

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 37

Paris ✉ De Mme Chabord de toulouse

Très beau temps extrémement froid

Levé à 11h. Je passe ma journée à dessiner. J’ai la visite d’un perruquier qui vient me faire une réclamation pour un frais que je ne connais pas. Je l’envoie promener. J’ai la visite de Mr Bocquet et de ce bon St Ange St Gilles qui viennent savoir de mes nouvelles. J’ai donné à Rose 50+ (ring). Boite de pastille 5+. J’ai travaillé au dessin du Prince de Saxe Cobourg. J’ai reçu ce soir une lettre de Mme Chabord qui me remercie de l’envoi de pain d’épice que j’ai fait à Menaud, à la grande joie de ce dernier, et qui me donne des nouvelles de Sévelinges. Elle me parle aussi de sa famille à elle. Ils sont tristes. Son beau frère est très gêné dans ses affaires, et craint une faillite. J’en suis triste. J’ai travaillé à mon dessin jusqu’à minuit. Couché à 1h. Encore assez souffrant.

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 38

Paris ✉ De la Desse, Paris

Beau temps moins froid qu’hier, dégel Vendredi 28 Janvier 1848

Levé à 11h. Je passe toute ma journée à travailler sur mon dessin. Je vais toujours à peu près de même, pas plus mal mais pas mieux bien que je suive toujours exactement mon traitement. J’ai eu la visite d’Aimé Béné. Suivi une heure après de Philippe et d’Anthony de Sampayo70. Philippe est resté une heure à blaguer. Ce soir, j’ai reçu un petit mot de la Duchesse qui envoyait savoir de mes nouvelles.

70 Antony Sampayo (1818-1862), fils de Franck et de Blanche Buffault,

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 39

Paris ✉ De d’Orémieulx de Paris

Dégel, temps doux humide et boueux 29 Janvier 1848

Levé à 10h. Le bottier m’apporte une pre de souliers guetres 25+. Je donne comme avance 25 à Sivignon. J’ai passé toute ma journée à dessiner. Aymé est venu me voir ce soir. Je ne l’ai pas entendu sonner. Pastilles et pinceaux 5+. Rose est venue. J’ai reçu un petit mot de ce pauvre d’Orémieulx qui m’annonce un nouveau et bien grand malheur pour lui. Voilà Mr Vice Granier, l’acquéreur de sa maison de Montpellier qui vient de faire banqueroute et qui lui enlève toutes ses ressources pour le moment. Le pauvre garçon en est réduit à travailler pour vivre. C’est triste et cruel. J’ai eu la visite de Gans qui venait me prier de remettre une demande pour obtenir une place de valet de pied dans la maison du Roi. C’est triste de voir tout le monde malheureux autour de moi en ce moment.

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 40

Dimanche 30 Janvier 1848

Levé à 10h. Rose vient ; Visite de Philippoteaux qui est content de mon dessin. Puis en même temps visite d’Amand St Gilles et aussi d’Auguste La Chaume qui approuve mon silence vis-à-vis du Sieur Richaud. Visite de Pauligue qui m’offre de faire ma semaine si je ne suis pas encore bien rétabli. Rose et Matz et la nourrice m’annoncent la petite Alia La Chaume qui est un amour de petite fille. Visite de Mme et de Mlle H Belli. Suis en même temps Mr Venant et Me Quereul. J’éprouve du malaise. Dieu veuille que la guérison m’arrive enfin, complète. Couché à minuit.

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 41

✉ De d’Orémieulx de Bellevile ✉ De ma tante Duffaut de Toulouse

Lundi 31 Janvier 1848

Levé à 10h. Rose est venue. J’ai passé toute ma journée à dessiner. J’ai reçu un mot d’Orémieulx qui viendra me voir mercredi. Henri est venu me voir (illisible) diner. Je lui ai parlé de la résolution d’Orémieulx de se mettre à travailler pr faire vivre sa famille. La position de ce pauvre garçon et celle d’Henriette me navrent. J’y pense continuellement. Henri va s’occuper de finir l’affaire de ma tante Duffaut dont j’ai reçu un petit mot très affectueux, où elle me dit de me rétablir avant tout et qu’elle accepte avec reconnaissance ma proposition. Dépensé pendant le mois de janvier 1128+50

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 42

Paris Février

Temps inégal, humide neige légère 1 février 1848

Levé à 10h. Je passe presque toute ma journée à dessiner. A 3h, je m’habille et sors pour la première fois pour aller voir cette pauvre et chère Henriette. Je la trouve dans son lit mais avec une très bonne figure, un bon teint et de l’embonpoint. La pauvre femme me dit : « eh bien tu sais que l’on va me tailler samedi ». Elle a l’esprit aussi libre, aussi présent que toujours. Elle est presque gaie, toujours bonne. Je ne puis dire l’effort que cela me ferait… la voix me manquait presque en lui parlant. Ce pauvre Anatole me ferait encore plus de peine à voir cherchant à la rassurer tandis qu’il avait la mort dans l’âme. Car Constance sait que les médecins lui ont dit que c’était la seule chance qui lui restât de la sauver. Pauvre homme je le plains bien ! C’est ainsi que brusquement à Lille ce vilain Dr Moneille nous déclare tout d’un coup que ma pauvre mère était mortellement atteinte et que rien ne pouvait la sauver. Pauvre mère chérie, protège-les si tu peux les pauvres gens… Aglaé que j’ai trouvé là aussi m’a cependant dit que les médecins ne regardaient pas tout espoir comme perdu. Dieu les entende et veuille accorder la guérison. Ce serait affreux.. ; Je suis rentré chez moi à 5h très faible de jambes et de tête. J’ai cru un instant que j’allais me trouver mal. J’ai avancé 10+ à Sivignon.

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 43

Paris ✉ De Pauligue de Paris

Temps passable moins humide Mercredi 2 février

Levé à 10h. Ernest est venu me voir un instant. Puis d’Oremieulx. Le pauvre garçon prend philosophiquement le cruel malheur qui vient de le frapper encore. Il me demande de lui trouver du travail de plume quel qu’il soit et quelque peu qu’il soit rétribué. Il refuse une dizaine de Napoléons que j’ai dans un coin et que je lui offre de bon cœur. Je m’habille. Je vais chez cette pauvre Henriette, à laquelle on laisse voir peu de monde. Ce pauvre Anatole me fait un mal que je ne puis dire… je voudrais avoir quelque autorité ; je ferai faire l’opération demain en l’absence d’Anatole et dans l’assoupissement du chloroforme qu’on doit essayer demain sur elle pour savoir la dose qu’il faut lui donner. J’ai trouvé là Amédée Cubières, sa femme, la Desse d’Elchingen71, Mme de Villeneuve, Mme Ledokoska, le Cel Montebello72. Je suis parti le cœur serré. J’ai été faire une visite à la Bonne Lallemand, qui elle aussi est bien gravement prise. Elle m’a parlé de ce grand colosse de Delporte qui m’a-t-elle dit est furieux contre le Duc de Nemours et contre le Gal Boyer…Je lui ai dit que c’était faire l’éloge de l’un et de l’autre que de les voir traiter ainsi par quelqu’un qui avait tenu une conduite méprisable etc…. elle m’y a poussée… Je lui ai dit tout ce que j’avais sur le cœur. Allah Akbar… J’ai été diner chez ce bon Amand où j’ai été reçu à merveille. Le soir justement Mr Passy est venu et Amand m’a donné l’occasion de lui recommander directement d’Oremieulx et de lui conter sa pénible position. Mr Passy m’a promis de faire tout ce qu’il pourrait, il m’a dit que les gens de cette espèce étaient rares qu’il lui convenait (sic), mais que les vacances aussi étaient rares. Que cependant il y en avait deux ou trois par an et qu’il ferait son affaire s’il n’avait pas la main forcée. Rentré chez moi à 10h 1⁄4. Je trouve Sivignon sorti et pas de clé ! J’attends jusqu’à une heure du matin qu’il soit rentré !

71 Très probablement Marie-Joséphine Souham (1801-1889), épouse de Michel Louis Félix Ney (1804-1854), deuxième duc d’Elchinghen, député du Pas de Calais en 1846, deuxième fils du maréchal Ney (1769-1815), prince de Moskowa et maréchal d’Empire.

72 Gustave Olivier Lannes (1804-1875), baron de Montébello et de l’Empire, dit Le Comte de Montebello, quatrième fils de Jean Lannes (1769-1809), duc de Montebello et maréchal d’empire.

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 44

Paris

Beau temps très doux Jeudi 3 février 1848

Levé à 10h 1⁄2. Je déjeune. Je prends une voiture et je vais à l’intendance remettre mon livret de solde de l’année dernière. Je vais chez Pauligue lui dire que je ferai ma semaine. Je vais à la liste civile et au Ministère des finances. Je rentre chez moi déposer de l’argent. Je vais chez Henriette savoir le résultat de l’expérience de chloroformisation. Ce matin Boyer est venu me dire que l’opération n’aurait décidément lieu que samedi ainsi qu’il avait été convenu d’abord. Quel est mon étonnement de trouver la porte hermétiquement fermée et défense même de parler aux domestiques. Néanmoins je passe outre et je vais à la cuisien où Jeannette m’apprend que l’opération va se faire à l’instant. Consigne irrévocable défendait de monter. Je vais chez Mme de Cubières pour savoir des nouvelles. Je rencontre Amédée qui allait chez elle. Mme Buffault73 me dit qu’Aglaée74 y est aussi. Je vais me promener dans la cour où je trouve Philippe et le Gal Mornay. Enfin le Cel de Montebello descend et nous apprend que l’opération est faite sans aucune douleur de sa part… mais qu’on est dans une mortelle inquiétude parce qu’elle ne se réveille pas et qu’on craint qu’elle passe… heureusement presqu’immédiatement nous apprenons qu’elle revient à elle. Tout a été fait en trois minutes par Mr Amurfat. Elle n’a rien senti et n’a pas souffert même pendant le pansement. La pauvre Blanche Sampayo pour lui donner l’exemple s’est fait chloroformer devant elle et en a été très malade un instant. C’est cette charmante Mme de Villeneuve qui nous a annoncé cet heureux résultat. J’ai été voir ce pauvre Anatole ! Dieu veuille maintenant que tout cela tourne bien pour lui, pour elle qui m’aiment et qui sont si bons pour moi et que je regarde comme un père et une mère/// que Dieu veuille les sauver tous deux. Aglaée a assisté à l’opération pendant qu’Anatole était dans le salon à côté avec Amédée Cubières, la Desse de Vicence, la Desse d’Elebingen, Mme Villeuneuve, le Cte Isnard et le Cte de Montebello. J’ai été apprendre cette bonne nouvelle à ma tante Sophie75. Je suis retourné savoir des nouvelles et suis resté jusqu’à 5h 1⁄2. J’y suis allé encore après diner ; tout va bien jusqu’ici. Pourvu qu’il ne survienne pas d’accident. J’ai passé toute ma soirée à travailler chez moi parce que je suis très fatigué. Sivignon pr gages 50+, pr note fin de mois 50+ ; pastille 5. Couché minuit. Dieu soir loué du résultat de cette terrible opération… pourvu maintenant que tout marche bien (voiture 3è).

73 Cécile Michelle Guesnon (1767-1853), épouse de Philippe Buffault (1760-1850), est la sœur de la grande tante Sophie Guesnon de Bonneuil (1770-1866) d’Olivier Bro.

74 Aglaë De Cubières

75 Sophie Jeanne Catherine Guesnon de Bonneuil

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 45

Paris ✉ D’Aymé des Tuileries ✉ Billet de la part de la mort du Gal et convocation pr l’enterrement

Beau temps doux Vendredi 4 février 1848

Levé à 10h. Je sors à 1 1⁄2. Je vais au salon de service voir Aymé et répondre à une lettre qu’il m’a écrite pour savoir si je prendrai la semaine dimanche. Je lui dis que « Oui ». Je trouve là le Gal Gourgaud76 et le Gal Dumas qui me parlent de l’opération de Mme de la Woëstine. Dont j’ai eu des nouvelles ce matin d’Anatole lui-même et qui va aussi bien que possible, et ne souffre pas qu’elle admirable chose que ce chloroforme ! Je vais chez le Gal de La Moricière que je ne trouve pas. Je vais chez Du Paty que je trouve et auquel je confie les affaires Delporte et la fureur de ce Monsieur contre le Duc de Nemours et contre le Gal Boyer. Je lui parle aussi du conseil qu’Amand m’a donné relativement à la famille d‘Hest… ; je vais voir la pauvre Angélique77 qui va mieux. Je trouve chez elle Adrienne78 et marie79 qui sont mieux aussi. En revenant, j’entre chez Henriette pour savoir de ses nouvelles. Le mieux persiste. Elle ne souffre pas ! Dieu soit loué et qu’il veuille qu’il ne subisse pas d’accident à la traverser et surtout qu’il n’y ait pas de retour de cette terrible disposition cancéreuse. Je rendre diner chez moi. J’ai payé à Sivignon 10+ pour complément de sa note du mois passé. Pal Arnault est venu me voir. Je ne sais si c’est parce que j’étais mal disposé mais je lui ai trouvé une mauvaise et inconvenante manière. J’ai eu la faiblesse de me laisser mettre de mauvaise humeur ce qui est fort bête à moi.

76 Gaspard Gourgaud (1753-1852), Baron d’Empire et général, il est mis en retraite par le gouvernement provisoire de 1848.

77 Adélaïde Angélique Désirée Péan de Saint Gilles ( ?- ?), cousine germaine d’Olivier Bro, fille de Pierre Henri et d’Angélique Suzanne Bro (1773-1832)

78 Adrienne Denyse Henriette Trutat ( ?-1887), fille de Saint Ange et d’Adélaïde Angélique Désirée Péan de Saint Gilles, cousine germaine d’Olivier Bro

79 Marie Trutat (1817-1887), fille de Saint Ange et d’Adélaïde Angélique Désirée Péan de Saint Gilles, cousine germaine d’Olivier Bro

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 46

✉ Alfred de Sevelinge, contenant un mot de Mme Chabord de Toulouse

Samedi 5 février 1848

Levé à 9h 1⁄2. Bollier 27. Coiffeur 1. A 1h je vais chez Augt La Chaume où je porte mon cadeau de jour de l’an à Pauline80 et à Louis81, un microscope dont il est enchanté. Je vais voir Henry qui me conseille d’écrire à ma tante pour avoir ses noms et prénoms et ceux de son mari pour terminer. Je vais chez Mme Cabord et chez Talma où je laisse des cartes. Je vais chez le docteur qui me dit de laisser reposer mon estomac et de suivre un régime doux. 15. Je vais dire un petit bonjour à la Duchesse. Je vais chez Laborde. Il me dit qu’il a le n°2 ou 3 et qu’il sera Cel dans trois mois. Dieu le veuille me fait grand plaisir. J’en remercie le Général qui me dit peu de bien de Delporte. J’ai été deux fois savoir des nouvelles d’Henriette qui continue à bien aller. Je vais en cherche encire chez Aglaée qui trouve que cela va aussi bien que possible, Dieu soit loué… Je rentre chez moi et je passe ma soirée à travailler à mon dessin. Couché à minuit 1⁄2.

80 Pauline Thion de la Chaume ( ?- ?), fille d’Auguste Louis et de Claire Thierry de La Noue ; elle épousera Léon Péan de Saint Gilles.

81 Louis Thion de la Chaume ( ?- ?), fille d’Auguste Louis et de Claire Thierry de La Noue ; il épousera De La Guitone.

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 47

Paris, Château des Tuileries ✉ De La Borde de Paris ✉ D’Aglaée de Cubières ✉ A ma tante Duffaut de Toulouse

Dimanche 6 février 1848

Je suis de semaine

Levé à 6 1⁄2. Je donne 40+ d’avance à Sivignon. A 8h 1⁄2 la voiture vient me prendre et je vais en uniforme au château, où je trouve Princeteau82, Aym, le Gal Gourgaud qui descendent de semaine et le Gal Aymard qui la prend. Le Duc de Wurtenberg83 (Alexandre) père du prince Philippe84 est arrivé il y a deux jours. Les journaux contiennent un discours du Gal de la Moricière qui justifie pleinement la conduite du Duc d’Aumale et la sienne relativement à la prise d’Abd el Kader et aux conditions qui l’ont amenée. Le gouvernement par l’organe de Mr Guizot a annoncé qu’il satisferait toutes ces conditions et qu’Abd el Kader serait conduit à Alexandrie, aussitôt que le Pacha d’Egypte aurait consenti à donner les garanties nécessaires. Le Roi de Naples a donné la Constitution demandée ou plutôt exigée par le peuple. La Sicile est toujours en révolution. J’ai fait connaissance avec l’aide de camps Duc de Wurtenberg. C’est Vazalé qui a pris le jour. Je suis de service demain avec le Gal Friant85. J’ai écrit à Orémeulx pour lui conter ma démarche auprès de Mr Antoine Passy. Mercredi dernier j’ai écrit à Planhal à Carcassonne. Je lui ai conté ma conversation d’hier avec le Gal Bourjolly86. J’ai passé toute ma journée à dessiner. Je suis rentré au salon de service à 5h. J’y ai trouvé le Gal de Chabannes87 puis Mr de Cayeux. Le Roi n’est pas sorti. Il y a un conseil de ministres. Il parait certain cette fois que la Duchesse de Montpensier88 est grosse89, ce dont on

82 Charles Edouard Princeteau (1807-1876), général de division.

83 Alexandre de Wurtemberg (1804-1881), Duc de Wurtemberg, épousa Marie d’Orléans (1813-1839), la fille de Louis Philippe 1er.

84 Philippe de Wurtemberg (1838-1917), petit fils de Louis Philippe 1er par sa mère Marie d’Orléans.

85 Jean-François Friant (1790-1867), général de la garde nationale en 1838 puis aide de camp de Louis Philippe 1er. Il est le fils du général d’Empire Louis Friant, Comte d’Empire et Pair de France.

86 Jean Alexandre Le Pays de Bourjolly (1791- ?), aide de Camp du Maréchal Soult lors des campagnes napoléoniennes, il est général de division à partir de 1845.

87 Alfred Jean Eginhard Chabannes de la Palisse (1799-1868), attaché au Duc de Nemours lors des expéditions de Constantine, il fut promu Général de Brigade en 1845.

88 Louise Fernande de Bourbon (1832-1897), fille du roi Ferdinand VII d’Espagne, épouse en 1846 Antoine d’Orléans, dernier enfant de Louis Philippe 1er et de Marie-Amélie de Bourbon.

89 Elle accouchera en effet, à 16 ans, de Marie-Isabelle d’Orléans (1848-1919), qui épousera son cousin Louis- Philippe d’Orléans (1838-1894), comte de Paris et prétendant au trône de France sous le nom de Philippe VII.

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 48

s’inquiète politiquement. A diner je suis trouvé près du Baron Fain90 et de Mr Bois Milan ( ?) (« ? » dans le texte) qui ont été très aimables pour moi. Après diner, le Roi passant devant chaque personne à laquelle il adressait un mot successivement m’a dit « Bonjour Mr Bro, vous vous portez bien. Sans grippe… ». Les enfants du Duc de Nemours ont diné à table. Ils sont charmants. La Dess de Nemours était la plus ravissante jeune mère que l’on peut voir au milieu de ses frais enfants, elle était éclatante de beauté… Le soir Sivignon m’a apporté des nouvelles de Mme de la Woëstine qui a été pansée aujourd’hui et qui continue à aller on ne peut mieux. Dieu soit loué. J’en suis heureux pour elle et pour son pauvre mari. Je suis monté chez moi à 9h. J’ai travaillé mon dessin jusqu’à 11h. Couché à minuit. Dorénavant le Roi ne reçoit plus le dimanche.

90 Très probablement le fils du Baron Agathon Jean François Fain (1778-1836), Bonapartiste, qui fut nommé par Louis Philippe 1er Premier Secrétaire du cabinet du Roi des français ».

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 49

Château des Tuileries ✉ A Mme de Cubières à paris ✉ La Borde de Paris ✉ A ma tante Duffault à Toulouse

Lundi 7 février 1848

Levé à 7h. Sivignon m’a apporté des nouvelles de Mme de la Woëstine. Elle a eu un peu de fièvre la nuit dernière. C’est la fièvre de suppuration qu’on attendait. . Les médecins n’en sont pas mécontents toute fois. Je descends au salon de service un peu avant 9h et prends le jour avance le Gal Friant. Le Roi ne doit pas sortir aujourd’hui. A l’heure du déjeuner au moment où j’allais prendre à table ma place auprès de mon aide de camp, le Gal Friant… Le Baron Fain s’y était assis. J’allais m’asseoir à côté de Valazé, lorsque je vis Mr Fain se lever et s’en aller. Je crus qu’il allait prendre une autre place ; et j’allais me mettre alors à côté de mon patron. Mais pas du tout ! Le bon Fain était allé parler au duc de Nemours qui était en face de l’autre côté de la table à côté de la princesse Clémentine. ;. En revenant il voulut reprendre sa place que j’avais prise sans me douter qu’il reviendrait… Il me dit : « Tiens ! C’est comme cela que vous me prenez ma place ». Le prince se mit à rire de bon cœur de l’usurpation et nous ne pûmes nous empêcher d’en faire autant, le Gal Friant et moi… Après déjeuner je suis monté chez moi. Je suis redescendu prendre le salon de service à midi. A 1h, le Roi a reçu Mr de Brignolles Sales, ambassadeur de Sardaigne (père de la Pcesse de Galeria). Il est resté 3h 1⁄2 avec le roi. Puis il a reçu le vieux Gal ……., ministre de Belgique, puis encore Mr Drakenfels, le ministre de Hesle. Nous sommes redescendu ensuite au salon de service où il est venu pas mal de onde. J’ai reçu un petit mot amical de La Borde, qui me prie de lui mettre es lettres la poste du Château.. J’écris à ma tante Duffaut pr l’affaire de la petite rente. Je lui dis en même temps que je vais écrire à Alfred pr le prier de s’occuper de l’affaire de son recommandé à toujours. La journée s’est passé sans évènement aucun, et m’a paru longue. J’ai cherché inutilement dans le « Moniteur » de 1835 au mois d’Octobre la relation de l’affaire où j’ai été blessé. A diner je me suis trouvé à côté du Cel Boul de Bretezelles, qui, lui-même, était à côté du Prince de Saxe Cobourg, marie de la Pesse Clémentine. Après le diner le Cel Boul m’a dit que le Prince lui avait parlé d’un dessin que je fesais (sic) pour lui et qu’il attendait impatiemment. Il y a eu ce soir réception et il y est venu beaucoup de monde. Entre autre personnages le Duc de Montebello91, ministre de la marine et sont frère le Cel Montebello. Parmi les députés se trouvait Mr Vaglio, secrétaire de la chambre, mon ancien camarade de pension de chez Mr Moi… qui est devenu un grand personnage.. le Roi a longuement causé avec tous les députés au nombre desquels se toruvaient Mr Emmanuel de Lascazez (écolier de l’Empereur à Ste Hélène), Mr Humouer, Mr de Peste… il est venu aussi beaucoup de dames, Lady Gordon et sa fille Lady Ernskine, toute la famille d’Appony, Mme de Montalivet, Mme de la Riboisière … A 9h Sivignon m’apporte un petit mot d’Aglaée de Cubières qui me donne d’excellentes nouvelles de la pauvre Henriette. La fièvre a presque cessé, la suppuration s’établit à merveille. Elle a peu souffert, elle a dormi la nuit dernière, et la plaie diminue d’une manière très sensible. Dieu soit loué tout à fait et qu’il veuille maintenir ce

91 Louis Napoléon Lannes (1801-1874), duc de Montébello, ambassadeur, ministre de la Marine et des Colonies en 1847, fondateur en 1851 à la Compagnie Générale des eaux, fils aîné de Jean Lannes (1769-1809), maréchal d’Empire.

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 50

bien jusqu’à guérison complète. Je suis bien content ; J’ai donné cette bonne nouvelle au Gal Anatole de Montesquiou. Après le départ des visites, le Roi s’est mis à causer de la conversation qu’il venait d’avoir avec les députes, auxquels il disait entre autres choses qu’on en savait pas encore à quel point l’autorité gouvernementale avait perdu se sa force, qu’il n’y avait plus maintenant de lois qu’on put faire, exécuter dans son intégrité, et que si le gouvernement n’avait pas une chambre aussi bonne que celle qui existe, on ne pourrait pas s’en tirer. Le Roi les a tenus à causer ainsi pendant 3 1⁄4 d’heure. Après leur départ, il disait qu’à l’époque de l’assemblée nationale, aux séances de laquelle il assistait souvent, il demeurait à Paris et qu’il s’y rendait habituellement à cheval. Le président de l’assemblée était alors je crois Mr de Clermont Tonnerre. Pensait le recevoir en dehors de la Porte pour le faire entrer dans la tribune qui lui était réservée et il ferait le parallèle entre cette réception et celle qu’on lui a fiat maintenant. A 10h 1⁄2 la Reine s’est retirée. Le Roi l’a suivi de près. Je l’ai accompagné avec le Gal Friant dans la sale du Conseil où j’ai pris son portefeuille, qui était très volumineux et assez lourd. Le Roi m’a dit avec bonté : « il est bien lourd, Mr Bro, si cela vous fatigue, faites le prendre par un valet de Chambre ». Je me suis incliné et je l’ai descendu jusqu’à la chambre à coucher, où le Roi m’a encore remercié en nous souhaitant le bonsoir au Gal Friant et à moi. Il est impossible d’être meilleur. Le Roi s’en est couché qu’à une heure du matin et moi à 1h 3⁄4 après avoir été fumé un cigare chez le Gal Friant.

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Château des tuileries ✉ A Alfred de Sévelinges à Toulouse ✉ A Mme de Cubières, Paris

Temps gris et doux. Mardi 8 février 1848

Levé à 7h. Je monte chez moi me raser. Je redescends au salon de service attendre Vazalé qui arrive un peu avant 9 heures. Je remonte m’habiller. Je trouve Sivignon qui m’apporte de bonnes nouvelles d’Henriette qui a bien passé la nuit et dont le mieux continue. Quel bonheur de la voir tourner ainsi. Dieu veuille qu’il n’arrive pas de nouvel accident. J’ai donné à Sivignon un petit mot pour Aglaée de Cubières que je remercie de ses bonnes nouvelles d’hier. A déjeuner, je me suis trouvé à côté de la Marquise de Dalomieux ? (« ? » dans la transcription) qui a été très polie et très aimable. Après déjeuner je suis monté chez moi dessiner une heure. Puis je suis redescendu pour la réception du Prince Jérôme Napoléon92 que le roi a reçu à 1h 1⁄2 jusqu’à 2h 1⁄2 environ. Après une assez longue conversation entre le Prince Jérôme, son fils93 et le Roi qui les a reçus en famille, le Roi leur a fait parcourir tous les grands appartements de réception jusqu’à la salle de spectacle inclusivement puis, il les ramène par les salons de famille à la salle du Conseil en causant et en leur fesant (sic) remarquer tous les changements qu’il a fait ou qui ont eu lieu depuis le temps de l’empire. En arrivant à la salle du Conseil, il leur a dit « C’est toujours le même mobilier depuis 1815 et voilà des chaises et des fauteuils qui ont vu bien des choses ». Puis il les congédia en serrant affectueusement la main du Prince Jérôme et en lui disant « je suis enchanté, mon cher Pce d’avoir fait votre connaissance ». Je suis monté un instant chez moi, dessiner, à 2h30 je suis redescendu accompagner le Roi, les généraux Aymard et Friant dans les galeries du musée, où Mme la Duchesse d’Orléans l’a aussi accompagnée… Nous avons fait certainement en tours et détours une grande demi lieu. Le Roi n’est rentré qu’à 5h chez lui. J’ai été m’habiller bien vite pour diner. Je me suis trouvé à côté de la Comtesse de Murat, avec laquelle j’ai un peu causé, la Duchesse de Nemours, qui était à côté d’elle était en beauté magnifique ; elle est vraiment bien belle. Point de réception de soir. A 9h je suis remonté chez moi dessiner jusqu’à minuit 1⁄2. Couché à 1h du matin.

92 Jérôme Bonaparte (1784-1870) est le plus jeune frère de Napoléon 1er.

93 Sans éléments plus précis, il pourrait s’agir de l’un ou de l’autre de ses deux enfants encore vivant en 1848, Jérôme Napoléon Bonaparte (1805-1870), ou Napoléon Jérôme Joseph Charles (1822-1891).

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✉ A Cordier à Vienne ✉ A Alf de Sevelinges

Temps inégal, beau dans la journée ; pluie le matin et le soir Mercredi 9 février 1848 (je suis de jour)

Levé à 7h 1⁄2 .Sivignon m’apporte à 8h 1⁄2 de bonnes nouvelles de la pauvre Henriette. Elle continue à aller aussi bien que possible, dieu merci !… et malgré cela je tremble chaque matin, quand je vois arriver mon messager, qu’il ne soit survenu quelqu’accident (sic).. ; Dieu veuille qu’il ne s’en présente pas… Je suis descendu à 9h au salon de service. Le Duc de Montpensier a été un peu malade cette nui. Mais il parait que cela n’est rien. Il fait toujours un temps affreux. Après le déjeuner où il n’y a rien eu de nouveau, je suis monté dessiner pendant une heure dans ma chambre. Puis j’ai été relevé Valazé au salon de service. J’écris longuement à Alfred à Toulouse ; je le prie de tacher de faire réformer, si cela est possible, le jeune recommandé de ma tante Duffault. Les journaux sont remplis de détails sur la révolution de Sicile94 ; de la nouvelle constitution octroyée aux napolitains par leur Roi et de toutes les manifestations Italiennes à cette occasion. L’avenir est noir de ce côté… à l’intérieur les attaques de l’opposition sont furieuses contre le ministère, et même contre le gouvernement… et cherche à remuer les basses classes, et à les précipiter sur celles qui possèdent quelque chose. Tout cela est grave et peut finir de façon brutale. Dieu me donne la force d’aller droit et dignement mon chemin, jusqu’au bout comme j’en ai la volonté. Et puisse la devise qu’avait adopté mon digne et pauvre père, rester toujours la mienne aussi « Fais ce que dois, advienne que pourra ». La volonté ne suffit pas toujours pour faire son devoir. La capacité, l’esprit et jusque la force physique sont quelquefois nécessaires pour l’accomplir ; et je ne possède que quelques une des ces qualités, les autres me manquent presque complètement, je le sens qq fois cruellement. Allah Akbar95 ! Je reçois une lettre de ce pauvre D’Orémieulx, qui me prie en grâce, de tacher de lui trouver du travail comme expéditionnaire, n’importe à quel prix, attendu qu’il a tout perdu, et qu’il faut qu’en attendant la place que Mr Gl Passy lui a promise dans l’admon des prisons, il fasse vivre sa femme, sa belle-mère et ses trois enfants. Pauvre garçon. En voilà un qui est malheureux véritablement. Combien je dois me regarder comme bien traité, quand je me compare à lui et à tant d’autres !… et cependant, l’absence d’affections premières, et le regret de ne pouvoir en faire jouir ceux que j’ai perdus m’empêche de jouir de tout ce bonheur; comme ma pauvre mère, et mon pauvre bon père jouiraient maintenant, si je les avais encore et combien nous serions heureux ! Allah Akbar !… où se trouve le bonheur en ce monde ? Allah Akbar !!! Peut-être tout près de moi… ou nulle part ! En allant chez moi, par le petit escalier du Roi, j’ai rencontré deux fois le petit prince Philippe de Würtemberg qui a été très gentil et très aimable pour moi. J’ai eu la visite de Palma, qui est venu passer une heure au salon de service à causer. Il y a eu encore une séance très vive à la Chambre, où

94 Le royaume des Deux Siciles réunit depuis 1815 le Royaume de Sicile et le Royaume de Naples. La révolution indépendantiste sicilienne commence le 12 Janvier 1848. C’est ainsi le premier mouvement révolutionnaire européen de l’année 1848. Cette révolution est considérée comme l’amorce de la réunification italienne de 1861.

95 Dieu est le plus grand.

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Mr Ledru Rollin96 a prononcé un discours incendiaire, auquel, dit-on, le Garde des Sceaux97 a très bien répondu. La discussion de l’adresse n’est pas encore terminée et durera, à ce qu’il parait encore deux ou trois séances. A dîner, je me suis trouvé à côté de Mme Angelet (dame d’honneur de la Duchesse de Saxe Cobourg) que je ne connais pas. Et le jeune Mr Bigo, précepteur du Comte d’Eu98, qui est un aimable et spirituel jeune homme. Après dîner, j’ai longtemps causé avec Mr de …… l’aide de camp du Duc Alexandre de Wurtenberg, qui est un très bon garçon. Il est venu beaucoup de monde, ce soir entre autres personnes, le Prince de Syracuse99, frère du Roi de Naples100, le Maréchal Dode de la Brunerie101, Mr d’Orfela, le chimiste102, Mr et Mme d’Eyragues (la fameuse Melle de Morelle (sic) du procès La Roncière103), la Maréchale de Dalmatie104, Mr et Mme de Salrandy105, le Colonel et Mme d’Oraison106. Le Roi a fait partir un offr d’ordce (Valazé) en bourgeois, pour aller chercher Mr Delecfert107 (sic), le Préfet de Police. Il est encore venu le ministre (Gal Trézel108), l’Amiral

96 Alexandre Ledru Rollin (1807-1874), chef de file de la campagne des Banquets qui a aboutit à la révolution de 1848 et à la deuxième république.

97 Michel Pierre Alexis Hébert (1799-1887), ministre de la Justice et des Cultes de 1847 à 1848.

98 Prince Louis Philippe Ferdinand Gaston d’Orléans, comte d’Eu et prince impérial du Brésil (1842-1922), fils aîné de Louis d’Orléans, duc de Nemours et de la princesse Victoire de Saxe Cobourg Kohary, et petit fils de Louis Philippe 1er.

99 Léopold Benjamin Joseph de Bourbon-Siciles (1813-1860), comte de Syracuse.

100 Ferdinand II des Deux-Siciles (1810-1859), roi des Deux-Siciles (1830-1859).

101 Guillaume Dode de la Brunerie (1775-1851); il participa à de nombreuses batailles napoléoniennes ; Louis Philippe 1er le nomma en 1840 Président du Conseil des Fortifications, et dirigea les fortifications de Paris. Il reçut en récompense le bâton de maréchal en 1847.

102 Mateu Josep Bonaventura Orfila i Rotger (1787-1853), Doyen de la Faculté de Médecine de 1830 jusqu’au 28 février 1848.

103 Marie Morell (1818-1894), s’est illustrée dans l’affaire dit L’affaire La Roncière (voir Pierre Cornut- Gentille, L’Honneur perdu de Marie de Morell. L’affaire La Roncière (1834-1835), Perrin, 1996) ; Marie Morell épouse en 1838 Etienne Joachim Guillaume Théophile De Bionneau D’Eyragues, Marquis d’Eyragues (1805- 1874).

104 Jeanne Elisabeth Louise Berg (1771-1852), épouse en 1796 Nicolas Jean-de-Dieu Soult (1769-1851), Duc de Dalmatie, maréchal d’Empire, plusieurs fois ministre. Louis Philippe 1er le fait en 1847 Maréchal Général de France.

105 Narcisse Achille de Salvandy (1795-1856), comte, ambassadeur et député jusqu’a la révolution de 1848, épouse en 1821 Julie Feray, belle sœur de Claude Nau de Champlouis, Pair de France.

106 François Eustache Fulque d’Oraison (1796-1876), Député –opposition libérale- de 1846 au 24 février 1848.

107 Gabriel Abraham Marguerite Delessert (1786-1858), préfet de Police de Paris de 1836 à 1838, épouse en 1824 Valentine de La Borde (1806-1894), fille du Marquis de La Borde, archéologue. Sous le Second Empire, elle tient salon en son hôtel de Passy, fréquenté entre autre par Eugène Delacroix, Adolphe Thiers, François-René de Chateaubriand, ou la comtesse de Castiglione, maitresse de Napoléon III.

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Ernoux109, et plusieurs autres députés avec lesquels le Roi a longuement causé. L’amiral Ernoux lui manifestait la crainte que des discours comme celui de Mr Ledru-Rollin et quelques autres encore, qui tendent tous à intimider le majorité, ne détachent certains députés conservateurs. Le Roi lui a répondu que cela était possible. Qu’il pourrait bien y avoir une vingtaine qui se laissent dominer ; que le gouvernement n’en aurait pas moins encore la majorité ; et que c’était là l’essentiel ; d’ailleurs, a-t-il ajouté, tous ces gens là sont des fiers à bras ; des gens qui veulent intimider le gouvernement. Ils errent, ils s’enivrent de l’encens que propres journaux leur mettent sous le nez. Mais quand ils verront qu’ils n’intimident personne, ils se calmeront… Le Prince de Saxe Cobourg- Gotha est venu causer avec moi pendant une heure. Il m’a dit qu’il avait vu chez le Docteur Pigacke un très joli dessin que j’avais fiat sur un sujet africain. Qu’il serait très content que je lui en fisse un dans le même genre. Je lui ai répondu que j’avais été très honoré de la commande qu’il avait bien voulu me faire faire. Mais qu’en même temps j’en avais été fort effrayé parce que je craignais de ne pas remplir dignement ses intentions. Il m’a dit qq mots très obligeants, puis il m’a parlé de l’Afrique ; de la petite campagne qu’il avait faite dans ce pays ; et il s’est étendu sur ce qu’il avait vu, et le regret qu’il avait eu de n’en pouvoir voir davantage. Il a été très gracieux et très aimable. Le Roi s’est retiré un peu avant 11h, j’ai été prendre son portefeuille, que je lui ai descendu dans son cabinet, où nous l’avons laissé avec la reine. Je suis allé mettre ma capotte (sic), et je suis allé fumer un cigare avec le Général Friant en causant les coudes sur la table. A minuit nous sommes descendus au salon de service. Le Roi s’est couché par extraordinaire à minuit 1⁄2. Je me couche à 1h du matin. Pauvre mère chérie, je te bénis. C’est à toi, pauvre ange que je dois ce bien petit talent de dessins, qui me vaut d’être distingué de la foule, malgré le peu de qualité que je possède du reste.

108 Camille Alphonse Trezel (1780-1860), général, pair de France et ministre de la guerre de 1847 au 24 Février 1848.

109 Claude Hernoux (1797-1861), député de Seine et Oise de 1834 à 1848 dans la majorité, il sera député bonapartiste de 1849 à 1851.

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 55

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 56

Château des Tuileries ✉ À Cordier à Vienne ✉ Invitation de bal chez Mme Duruflé ✉ Au Cel Briestre à versailles ✉ Au Cel Brublel à Versailles

Temps irrégulier Pluie intermittente Jeudi 10 février

Je suis de jour,

Le vé à 7h. Sivigon m’apporte de bonnes nouvelles d’Henriette. Vive Dieu. A la bonne heure. On peut espérer un peu quand le mieux se maintient aussi longtemps. Pourvu qu’il n’y ait par une mauvais e disposition du sang, qui vienne gâter tout cela en ramenant des glandes. Dieu veuille que cette crainte là ne soit pas fondée ce serait horrible. Après le déjeuner je descends au salon de service, pendant une heure, puis je remonte à midi 1⁄2 dessiner jusqu’à 2h où le Roi est parti pour Neuilly, avec la Reine. J’ai fait l’escorte allée et retour ; et suis revenu moucheté de boue de la tête aux pied, mais sans avoir eu de la pluie. Le Roi est resté à Neuilly, pendant une heure environ, où il s’est promené dans le Parc avec la Reine. En arrivant à Neuilly, j’ai donné la main à la Reine pour descendre de voiture. Elle m’a remercié avec bonté en me serrant doucement la main…. Son regard plein de bonté m’a rappelé le souvenir de ma pauvre mère chérie… que c’est triste de n’avoir plus de mère !… je suis monté chez moi, changer de tout, et me laver la figure que j’avais tout moucheté. Valazé est venu un instant dans ma chambre. C’est un garçon qui a des façons à lui. Il y a en lui un singulier mélange de froideur et d’affection, d’apathie et d’entrain, de dédain et d’envie d’être agréable qui est bizarre… il a de l’esprit, il est causant ; mais tout cela par boutades, et entremêlé d’une façon tout inattendue. Rien de nouveau à dîner. Le sir il est venu moins de monde qu’hier. Le Gal Waldener110, avec qui j’ai causé longuement d’Henriette, le Gal Tuynot de la Noise, le Gal du Pouiy ; le Gal Petit ; le Prince et la princesse de Ligne111, Mr de la Rochefoucauld112 ; l’amiral LaPlace113 avec lequel j’ai causé d’Amand etc…

Le Prince de saxe Cobourg est encore venu causer un instant avec moi. Le Duc de Nemours est venu Pleurer une minute avec les Aides de Camps et nous à propose de Mr Charlemagne le frère de Mr d’Osme qui était là. A 10h 1⁄4 je suis monté chez moi. La séance de la Chambre a encore été

110 Edouard, comte de Waldner de Freundstein (1789-1879), général de brigade en 1841, sénateur du Second Empire en 1863.

111 Eugène Ier François Charles Lamoral (1804-1880), ambassadeur Belge à Paris (1842 à 1848) épouse en troisième noce en 1836 Hedwige Lubomirska (1815-1895).

112 Frédéric Gaëtan de la Rochefoucauld-Liancourt (1779-1863), historien, écrivain, député du Cher la première fois en 1827, puis ré-élu tout au long de la monarchie de Juillet, et quitta la vie politique à la suite des évènements de 1848.

113Cyrille Pierre Théodore Laplace (1793-1875).

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chaude aujourd’hui, et Mr Thiers y a parlé d’une manière très vive et très serrée à ce qu’il parait. LA séance s’est prolongée jusqu’à 7h 1⁄2. Le Gal d’Houvetot est venu vers huit heures en sortant de la Chambre rendre compte au Roi. En résumé l’amendement de M’ d’Harblay sur et pour les banquets a été agité. Cela a encore été très violent. Le Duc et la Dess de Montpensier sont descendus pr la première fois depuis le commencement de la semaine. La grossesse de la princesse n’est pas encore visible et elle n’en parait pas fatiguée le moins du monde.

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 58

Château des Tuileries

✉ Du Cel Bruhlal de Versailles ✉ Au Cel Bruhlal à Versailles ✉ A Cordier à Vienne ✉ Invitation de bal chez Mme Duruflé

Temps inégal et pluvieux Vendredi 11 Février 1848 Je suis de jour.

Levé à 7h35. Le docteur Pigache vient me voir à 8h. Il trouve mon dessin très bien. Il regarde ensuite mon grand album. Je descends au salon de service un peu avant 9 heures. Je trouve une lettre de Bruhlal, qui me demande des renseignements qu’un hussard qu’il veut prendre à son service. Je lui réponds et j’écris à Cordier à cet endroit. Après déjeuner le Roi reçoit les ambassadeurs envoyés de Saxe, de Suisse (Bon d’Arnim) et Portugal de Wurtemberg etc… puis l’ambassadeur de Danemarck (sic) sui lui présent d’Aide de Camp du Roi de Danemarck, qui un superbe homard brodé qui fait des saluts magnifiques. Je passe tout le reste de la journée à dessiner au salon de service ou il vient pas mal de monde ; entre autre Labrode. Du Paty est venu pendant que j’étais au salon de L XIV avec les ambassadeurs et le Gal Friant. Mr Violet le Duc a trouvé aussi mon dessin bien. Si le prince est du même avis je serai content. Jusqu’ici je n’en suis pas satisfait. Je monte m’habiller, en descendant je rencontre le Bon Fain, qui m’arrête pour causer un instant gaiement sur notre affaire de déjeuner de l’autre jour. A dîner je me trouve à côté de lui et nous recommençons à causer, je vois qu’on commence à me donner Droit de Cité dans la maison. Si j’avais plus d’esprits et d’entrain, je serais en bonne position maintenant. Ce soir il n’y a pas de réception ; la soirée se traine horriblement lentement jusqu’à à près de 11h. La séance a été extrêmement vive, encore aujourd’hui, et s’est prolongée aussi tard qu’hier ; enfin l’amendement des banquets a été rejeté à 43 voix de majorité. Cela va reprendre aussi fort demain. Il y a de gros évènements suspendus à un fil dans ce moment. Sera-t-il assez fort pour les porter… c’est ce que nous verrons. J’ai été fumé une cigarette et tailler une bavette jusqu’à minuit chez le Gal Friant. Nous sommes descendus au salon de service. Le Roi s’et couché à minuit 1⁄2. J’ai dessiné jusqu’à 3h du matin. Les nouvelles d’Henriette continuent d’être excellentes.

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Château des Tuileries ✉Invitation au Bal de chez Mme Hiury ✉De Cordier de Vienne ✉ A Chazelles à Paris

Samedi 12 Février

Levé à 7h. Je monte chez moi dessiner encore un peu. Je fais ma barbe et je m’habille au galop. Je vais avec le docteur Pigache chez le Prince de Saxe-Cobourg, qui me fait dire qu’il me recevra à 10h. Je vais encore retoucher mon dessin que je lui apport à l’heure dite. Il me reçoit d’une manière on ne peut plus aimable, me fait beaucoup de remerciement de mon dessin qu’il a la politesse de trouver charmant ; et me dit qu’il le trouve si joli qu’il le mettra dans son album. Que si cela ne me fatiguait pas, et que j’en eusse le temps, il me prierait de lui faire une fantasia. Il m’a montré un assez joli petit tableau, qui représente un sujet du même genre ; et m’a encore remercié lorsque j’ai prie congé de lui. Après déjeuner, je suis descendu au salon de service, finir la lettre de Mme Chabord, à laquelle j’ai pu donner des nouvelles de son cousin du Ct en 2° du Château qui est justement arrivé en ce moment. J’ai reçu une invitation de soirée chez Mme Théry. J’ai reçu une lettre de Cordier. J’ai eu la visite de Du Saty, qui est venu avant déjeuner, et dont l’enfant ne va pas encore très bien. Beillr, l’Offer d’ordce du Duc de Nemours nous a apporté des nouvelles de l’opposition ; il parait qu’ils organisent leur banquet réformiste pour lundi, malgré les mesures prises pour l’empêcher ; qu’ils comptent professer contre cet empêchement et se passer de l’autorité, et l’attaquer ensuite devant les tribunaux, comme ayant agi illégalement. Ils sont d’une violence dont rien n’approche dans leurs discours et leurs journaux. Le National a signifié au Président de la Chambre, au nom de l’opposition, qu’il n’ait plus à les engager à venir chez lui, parce qu’ils ne le considèrent plus comme le président de la Chambre, cis comme le Président d’une faction. Il a signifié également qu’à partir de ce moment en en remettraient plus les pieds chez le Roi. J’ai écrit à Chazelles pour le prévenir qu’il était de semaine demain. A 2h 1⁄4 je monte me mettre un habit noir et un paletot et vais à la chambre. Le Duc de Montpensier était dans la tribune avec le Gal Thierry, Mr Cuvillier Fleury114, la Ctesse d’Oraison, Reille, le Gal Friant, le Cel Frirrek, Chazelles, La Mothe, et de Grave. Le premier orateur que j’ai entendu était Mr Sallandrouze115, qui est venu soutenir l’amendement de l’adresse qu’il a présenté pour y faire insérer un paragraphe relatif à la réforme. Il a bien parlé. Mais sans rien de bien saillant. Mais Mr Clapier, avocat de provence est venu appuyer l’amendement. Il a parlé avec assez de chaleur et de facilité, et d’une manière convenable sous le rapport parlementaire. Morny est ensuite monté à la Tribune. Il a pris directement et très franchement attaqué l’opposition sur ce que les députés de l’opposition, seuls, avaient la faculté de parler dans être interrompus. Il a déclaré qu’il était conservateur. Qu’il voterait pour le ministère, tant qu’il ne croirait pas que le ministère soit opposé à la réforme que, dans ce cas seulement, il se séparerait de lui ; mais que jusque là dans toutes les questions ou son existence pourrait être compromise il voterait pour lui. Il a encore attaqué l’opposition sur ce que le titre ministériel semblait toujours entrainer une espèce de

114 Alfred Auguste Cuvillier-Fleury (1802-1887), journaliste au Journal des débats jusqu’en 1848. Elu à l’académie française en 1866.

115 Charles Jean Sallandrouze de Lamornaix (1808-1867), député de la Creuse sous la Monarchie de Juillet, puis sous la 2nde République et se rallie en 1851 à louis Napoléon Bonaparte.

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 60

dépendance, de servilité… et qui ainsi formulé détruirait toute dignité dans la Chambre, et toute liberté de discussion. Il a bien parlé et avec aplomb. J’ai été obligé de quitter la chambre au moment où Mr Guizot montait à la Tribune. Je suis rentré à 5h 1⁄2 m’habiller bien vitre. Pendant le dîner Mr Valnt, Chazelles et de Gal d’Houvelot sont venus rendre compte au Roi, du résultat de la séance. L’amendement Sallandrouze a été repoussé à une majorité de 33 vois. Pendant le dîner Mme de Montjoie m’a demandé de lui montrer mes albums en me disant qu’on l’avait assurée que je dessinais à merveille. La Princesse Clémentine Duchesse de Saxe Cobourg a ajouté… oh oui !… Monsieur Bri, vous avez fait un ravissant dessin au Duc de Saxe Cobourg… j’ai salué profondément, en signe de remerciement très enchanté d’avoir pu être agréable à quelqu’un dans ma famille, où j’ai été si bien traité ! Après le dîner, j’ai très longuement causé avec la petite Cesse de Bridieu, qui est toujours bonne, bienveillante et aimable. Nous avons fait une longue causette avec la Duchesse de Marmier, qui elle aussi est très bonne. Il y a eu réception très nombreuse. Le Duc de Saxe Cobourg est encore venu causer peinture et Afrique, avec mois pendant 1⁄4 d’heure ; il m’a demandé à voir mes autre dessins la première fois que je serais de service. Je lui ai parlé de Philippoteaux dont il connaît très bien le talent. Il m’a même parlé de son tableau, du passage du Bou-Roumi, qu’il a vu autrefois, et qu’il voulait acheter. Mais dont il a perdu trace. Je lui ai promis de m’en enquérir. Je lui aie parlé de Laborde qu’il aime beaucoup. J’ai refait connaissance ave Mr de Perthuis, l’Offer d’ordce du ministre de la guerre (lt Colonel). J’ai causé avec le Gal Boyer. Je lui ai parlé du 7ème Hussard, de Randau, de ce pauvre Cordier, que j’ai fait valoir tant que j’ai pu. Il m’a dit que quant au Delporte, il était bien comme au Comité ; que lorsqu’on avait lu ces notes, il n’y avait eu qu’une ?? sur son compte, qu’on en avait fait des reproches très vils au Gal d’Astorg, qui n’avait trop su comment s’excuser de l’avoir porté, et qu’enfin il avait il avait été rejetté (sic) dans les derniers !… cela prouve qu’il y a encore de la justice là-haut, et ici bas !… j’ai causé de ce même Mr Delporte avec Valazé. Et je suis justement tombé sur le témoin de son histoire du Rodin de Constantine, où il s’est dit couvet de gloire. C’est une vraie bonne fortune pour moi. Voilà le fait : Valazé et lui marchaient toujours un peu en avant de l’armée, pendant l’expédition de Constantine, pour établir les bivouacs et faire des logements. Arrivés devant Constantine, ils commençaient à descendre sans défiance le ravin lorsqu’on tire sur eux de la ville. Ils firent alors demi tout et se sauvèrent ventre à terre, suivis par quelques cavaliers arabes qui leur donnèrent la chasse un bout de chemin. Voilà l’exploit… voilà ce qu’il prétend lui avoir mérité une citation à l’ordre de l’armée. Il y a loin de là à la lutte acharnée qu’il a soutenue contre un arabe, avec lequel il avait roulé dans le ravin, et qu’il avait finie par tuer, et à la magnifique et romantique aventure, pour laquelle on lui avait fait la criante injure de ne pas lui donner la croix. Voilà l’homme !… J’ai vu Desmaisons, que j’ai chargé de bien des choses pour Duttermes et Baville. Le Comte de Noé est venu à moi et m’a fait beaucoup d’accueil. La Gal Rapatel, aussi, a été très bon et très bienveillant. Le Gal de Ste Aldegonde, qui m’a beaucoup demandé des nouvelles d’Henriette116 ainsi que le Duc de Montmorency. J’ai vu le Gal Perrot etc. etc. je suis descendu à 10h arranger mes affaires au salon de service. Pauvre mère chérie, il me semble que c’est ta bonne influence qui me protège. Il y deux ou trois jours j’étais défiant de moi, découragé. Aujourd’hui je ne suis remonté, et, confiant de nouveau en moi et dans l’avenir ! Toute cette bienveillance là a été mise en évidence, car elle existait, par ce petit talent de dessin que je te dois, ma pauvre mère chérie., mon bon ange, car sous ta bonne influence et ta volonté ferme, je l’aurais négligée comme tant d’autres chose que je devrais savoir ! Je te bénis, e vous bénis, tous deux !

116 Note de bas de page : femme du Gal de La Woëstine

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 61

Paris ✉ De Philippoteaux ✉ De mme Belli ✉ D’henry ✉ De Planhol de Carcassone ✉ De la Maison du Roi

Joli temps gris doux Dimanche 13 Février 1848 Je descends de Semaine.

Levé à 7h 1⁄2. Sivignon vient à 8h faire mes malles. En quittant le Château à 10h après avoir donné 10+50 à tellier pour sa semaine, je vais chez Du Paty puis chez le Gal de La Moricière que je ne trouve pas. J’ai reçu ce matin un petit mot de Planhal qui me priait de voir le Gal de La Moricière, et de lui donner des renseignements sur ses affaires de nomination. Je vais déjeuner chez St Ange Trutat dont la femme va mieux. Je vais ensuite chez Amand où je trouve Louise Lajoye et son mari. Plus Regnard. Delà j’ai été au jardin d’hyver (sic), qui est la plus ravissante chose que l’on puisse imaginer. C’est délicieux ! et cela coute 2+ seulement. A 4h je vais voir ce pauvre Anatole que j’embrasse d bine bon cœur. Henriette continue à aller à merveille. Je suis retourné chez le Gal de La Moricière qu’on ne trouve que deux jours dans la semaine et que j’ n’ai pu encore trouver. Sa femme vient d’accoucher d’une fille117 !.. une fille ! Quand on s’appelle la Moricière, c’est triste. Cela m’a chagriné. En rentrant chez moi pr dîner, j’ai trouvé une lettre d’Henry qui m’engageait à déjeuner. Une de philippoteaux, qui me dit qu’il a été obligé de finir mon portrait118 sans moi et m’engage à venir le voir avant le 17, et enfin une de Mme Belli qui m’annonce la mort de son parent l’Archevêque de Canterberry119 ce qui nécessite le départ du Cel pour l’Angleterre. Je reçois une lettre de convocation au Château pour demain à 9h du soir pour la députation de l’adresse à la Chambre des députés. J’ai trouvé au jardin d’hyver Mr Salles (le juge d’Alger) et j’ai vu le Cl Lagourdin, Aide de Camp du ministre. Je lui ai parlé de Planhol. Il m’a dit qu’il était bien placé et que la proposition du Prince le mettait en bonne position. Après dîner, j’ai été passé la soirée chez Mme de Sampayo, où on m’a fait jouer le Macao jusqu’à minuit 1⁄2. J’y ai perdu 2+ après en avoir d’abord gagné une dizaine… Couché à 1h 1⁄2 du matin.

117 Jeanne Juchault de Lamoricière (1848-1850). Viendront ensuite deux autres filles (Henriette qui décèdera à 19 ans, 5 mois jour pour jour après son mariage, et Marie, qui aura une postérité de son mariage avec le Comte de Dampierre), puis un fils, Michel, qui décèdera au même âge que sa sœur aînée, à 2ans.

118 Il ne peut s’agit du Portrait Equestre, terminé en 1847.

119 William Howley (1766-1848), 90ème archevêque de Canterberry (1828-1848).

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 62

Paris Députation de la Chambre des députés pour la lecture de l’adresse.

Lundi 14 février 1848

Levé à 9h. Je déjeune chez moi. Je vais chez le Gal Lamoricière que je ne trouve pas, puis chez Philippoteaux qui me fait poser pour mon portrait qui est fini et que je trouve charmant comme tableau quand bien même il ne serait pas ressemblant. Il a presque fini son tableau du Mariage du Duc de Nemours et l’autre qui représente l’empereur à Brienne où il faillit être enlevé à la nuit tombante par un poste de Kosake et Uhlans prussions. Je reviens en omnibus. Je vais chez Anatole savoir des nouvelles de sa femme. Le mieux continu et elle irait tout à fait bien sans une petite toux qui la fatigue, et si la petite fièvre qui la tient encore quoique faible était tout à fait tombée. J’ai trouvé chez eux Aglaée. Je rentre diner à 6h. Voiture 2+. Tailleur 100+ à compte. A 7h30 je vais en grande tenue aux tuileries. Le Roi reçoit la députation de l’adresse à 9h après la lecture de cette malheureuse adresse qui a coûté tant et tant de débats. Le Roi répond en peu de mots ; mais avec émotions aux paragraphes qui parle de son dévouement et de celui de ses fils même après la perte cruelle qu’ils viennent de faire, après cette lecture faite avec âme. Toute la députation qui est extrêmement nombreuse répond par des cris de « Vive le Roi » répétés avec enthousiasme. Le Roi descend de son trône, vient serrer la main du Président, remercier et saluer outs les députés successivement. Puis tous les députés passent dans le salon pour féliciter la Reine. J’ai vu là plusieurs personnes de connaissance auxquels j’ai dit un bonjour. Mr Walry, le Duc d’Elebingen, le Cte de St Aignant. Le ministre de la guerre avec lequel j’ai causé un instant. Rentré chez mi à 10h 1⁄4. Couché à 11h 1⁄2. Voiture 6+. Sirop 2+.

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 63

Paris ✉ A l’abbé Coudère de Toulouse ✉ A Planhal, Carcassonne ✉ De mon oncle Alexandre120 de Paris

Temps passable, pluvieux le soir

Mardi 15 février 1848

Levé à 9h après déjeuner visite de Mr Bacquet et de Mr Théry, qui vient me prier encore de venir danser chez lui jeudi. Je le remercie de la bonne recommandation pour Curely. Je lui offre un mors arabe pour le Capen Baudin, gouverneur du Sénégal qui le lui a demandé et qui le chef de Curely. J’écris à Planhal pour lui dire le peu de renseignements que j’ai pu réunir sur son affaire. Je sors à 3h. Je vais chez Henri qui me fait flâner puis qui me retient à diner malgré moi. Je lui montre une lettre que je reçois de l’Abbé Coudère qui me demande un délai pour payer les 25000 qu’il me doit. Henri me conseille d’attendre le retour d’Auguste, qui arrive dans deux jours de la campagne, parce que l’affaire est sérieuse ; attendre que la garantie que la loi m’accorde n’est que de six mois à partir de la mort de mon cousin ! Quant à moi, je me défie… J’ai passé la soirée chez Henri jusqu’à 9h ; je suis allé achever ma soirée chez Mme Belli où je suis resté causer avec ces dames jusqu’a près de minuit. Elles sont en deuil de leur cousin l’archevêque de Canterbury, dont le Cet Belli est l’exécuteur testamentaire et a été obligé de partir ces jours ci pour Londres. J’ai reçu aujourd’hui un petit mot amical de mon oncle Alexandre qui me prie de passer chez lui pour régler un compte d’intérêt. Couché à 1h du matin.

120 Alexandre Pierre Bro (1778-1858).

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 64

Paris ✉ De ma tante Duffault de Coulommiers ✉ De Mme Buffault de Paris

Temps pluvieux et triste 16 Février 1848

Levé à 8h1/2. Je commence une lettre à d’Orémieulx à 2h. Je sors et je vais chez Henri lui montrer une lettre que je reçois ce matin de ma tante Duffault qui m’envoie des noms et prénoms. Henri va faire transférer à son nom ainsi que nous en sommes convenus une rente de 500+ au lieu de 400 que ma cousine de La Tour lui avait laissée seulement. Je via ensuite chez mon oncle Alexandre qui me reçoit cette fois très affectueusement et qui me garde à causer pendant une heure 1⁄2 au moins. Sur cet entrefait arrive cette vilaine Adélaïde qui fait des frais cette fois auxquels je ne réponds que très froidement et tout juste pour être poli pour mon oncle. Mon oncle me remet un règlement de compte de rentes viagères, par lequel il me revient 480+ : il me donne un bon sur Augte de la Chaume que je vais toucher. Je vais savoir des nouvelles d’Henriette. Elle va un peu moins bien que les jours passés. Je cherche à remonter ce pauvre Anatole que je trouve démoralisé de ce petit accident dans la santé de sa femme qui sauf un peu de fièvre et un peu de toux va aussi bien que possible. Je trouve chez moi un mot de Mme Buffault qui me prie de venir lui colorier quelques dessins. J’ai donné 100+ à mon tailleur. Je m’habille et je vais en voiture chez Amant où je dine (2+) je lui remets une lettre de d’Oremieulx pour tacher de la faire remettre à Mr Anten Passy pour lui donner du travail jusqu’à sa nomination. A 9h, je prends une voiture et j’amène Ernest au bal chez Mme Jules Becket. Rentré chez moi à 4 heures du matin.

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 65

Paris ✉ à d’Oremieulx à Belleville

Temps gris et assez froid Jeudi 17 Février 1848

Levé à 10h ; Mr Poisson vient ; je lui paye se note pour solde 580 (passementerier). Je suis sorti à 3h. J’ai acheté des gants 3+. J’ai mis des cartes chez Mr Mme J. Becket puis chez Mme Duruflé. J’ai été mettre une lettre à la poste et affranchir que j’ai écrit à d’Oremieulx pour lui apprendre ce que j’ai fait pour lui. J’ai été posté à Mme Belli la petite note que le lui avais promise relativement à un jeune homme dont on lui a parlé pour une de ses filles. Je suis allé chez Mme Buffault qui m’a écrit hier pour me prier de lui donner une journée pour lui peindre des oiseaux, papillons etc…dont elle a besoin pour ses braderies Il est convenu que j’irais après demain samedi déjeuner. Je suis ensuite allé chez Anatole où j’ai trouvé le Cel Isanrd et le Cel de Milliet. La duchesse de Vicense y est venue avec sa fille Mme de Villeneuve. Henriette va un peu mieux, mais elle a les nerfs agacés et fait enrager son pauvre mari auquel cela fait du bien parce que cela le secoue. Rentré diner chez moi à 6h1/2. A 9h je m’habille et je vais passer la soirée chez Mme Théryu, où il y a un très joli petit bal ; je trouve Mme Bocquet qui a l’air d’une bonne femme, je trouve auprès d’elle Mlle de Montigny la jeune personne élève du Conservatoire que Mme Cabaret a amenée. Elle a une très belle voix dont elle se sert très bien ; elle est gentille et bonne enfant. J’ai vu là aussi une jeune Mme Martin, qui est Mlle Dubar de Lille, et dont le mari était secrétaire de Mr Thiers. Il y avait quelques jolies personnes. … Mr Mme Théry sont fort aimable. Je suis rentré chez mois à 2h 1⁄2 du matin. Couché vers 3h 1⁄2.

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 66

Paris

✉ Invitation de bal du Cte de Richemond ✉ Inviatation de bal de Me Dierieke.

Temps gris, très froid Vendredi 18 Février 1848

Levé à 9h. Le pauvre d’Orémieulx vient me voir, me remercier et me prier encore de lui trouver du travail. Je sors vers 9h. Je vais au salon de service savoir des nouvelles et donner celles que je sais. On s’attend à des mouvements graves pour l’époque du Banquet, qui d’après les journaux parait être ajourné du Dimanche au mercredi. Il y a une inquiétude générale et beaucoup de formentation. Je ne serai pas étonné que tout cela devint extrêmement grave et dépassât même le caractère de l’émeute. Il y aura de plus qu’en 1830 énergie et bravoure du côté du gouvernement. Dieu veuille que le puisse toujours faire mon devoir comme j’en ai le ferme dessein et que mon peu de force physique ou d’intelligence ne vienne pas trahir ma ferme volonté. Mes pauvres et chers Anges . Prêtez-moi un peu de notre énergie et de votre ferme et noble caractère. Je vais chez la Gal de La Moricière savoir des nouvelles de sa femme, et chez DuPaly en savoir de son fils. Je vais ensuite faire une visite à Mle Aymé. Puis je viens demander ce pauvre Anatole des nouvelles de sa femme qui a passé une très mauvaise nuit à la suite d’une médecine mal donnée qui l’a violemment purgée. J’ai passé ma soirée à dessiner. Couché à minuit, acheté des pinceaux. +50. J’ai reçu ce matin une invitation de Bal chez la Ctesse de Richmond, puis une autre ce Mme Dierieke à la Monnaie. Dieu sait comment toutes ces affaires de banquet vont tourner.

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 67

Paris ✉ De Mr Morilloin de chez Henri ✉ Le Bah de Versailles ✉ Billet de f. lo de la Mort de Mr Manduit ✉ A Josse de Paris

Temps inégal, neige Samedi 19 Février 1848

Le vé à 9h. A 11h je vais déjeuner chez Mme Buffault qui me garde à dessiner pour elle toute la journée. On est assez inquiet aussi dans cette maison de la manière dont les choses vont tourner dans ce pays ci. 3h 1⁄2, Aglaée m’emmène dans sa voiture chez Anatole, savoir des nouvelles de sa femme. Nous trouvons le pauvre homme avec Isanrd et le Duc de Coigny qui sont en train de le remonter. Il est désespéré parce qu’il croit qu’on lui cache la gravité de la position d’Henriette qui est un peu souffrante en ce moment d’une toux si violente mais qui n’est nullement en danger et qui même de l’avis des deux médecins qui viennent faire le pansement est aussi bien qu’on puisse le désirer pour le moment. Je rentre diner chez moi à près de 7h. J’ai donné ce matin 10+ à Sivignon. A 9h2.2 Sivignon m’apporte mes affaires de toilette je m’habille à 10h. Je vais en fiacre chez Mr de Richemond (2+). Il y avait un monde fou. Blanche, son fils Osborn et Philippe y étaient. J’y ai trouvé le Gal Duchaud le Cel Billiet le Ct Isanrd le Gal Magnan avec sa femme et sa fille. Mr Mme de St Aignan. Je reviens chez moi à 1h du matin. J’ai ramené Osborn dans un fiacre. 3+. De tous côtés j’entends parler de la gravité de la circonstance où nous nous trouvons, chez les gens sages et désintéressés il y a autant de mauvaise humeur au moins contre l’opposition qui organise la révolution, tout en la redoutant, qu’il y a contre le gouvernement, qui leur a donné un prétexte d’attaques en ne voulant rien céder. Allah Akbar ! J’ai acheté une pre de gants 9°. J’ai trouvé ce soir en rentrant un billet de faire part de la mort de pauvre Mr Mauduit, qui est allé mourir à Hières. Couché à 2h.

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 68

Paris

Vilain Temps sombre et pluvieux Dimanche 20 Février 1848

Levé à 9h1/2. Les journaux sont toujours fort inquiétants. J’ai passé une heure à fondre mes balles et à charger mes pistolets. A 3 h je sors et je vais voir Caroline. Son mari me parle d’un air Doctoral du danger où se met le gouvernement en résistant à l’opinion de l’opposition. Je lui réponds je ne nie pas que le gouvernement soit en danger mais dans tous les cas, si le gouvernement était renversé, rappelez-vous que votre bourgeoisie, qui dans ce moment amentez le peuple contre lui (sic). Dans ce cas c’est vous qui vous retrouveriez en face de lui ; et que ce sera vous tous tant que vous êtes qui possédez quelque chose qui paierez les frais de la guerre, et vous les paierez en sang aussi bien qu’en argent. Car retenez ceci pour votre gouverne aux yeux du peuple, la bourgeoisie est ce que la noblesse était à ses yeux en 89… le but de sa haine et de sa convoitise. En un mot c’est la guerre contre les riches que vous allez commencer ; et pensez y cette arme terrible qu’on appelle le peuple et que vous tirez du fourreau, cette arme là retombera sur votre tête après avoir frappé peut-être ceux que vous en voulez pas atteindre s’ils ne sont pas plus en état que vous de les soutenir et de parer le 1er coup. Il n’a pas pu s’empêcher de trouver qu’il y avait du vrai dans ce que je lui ai dit. J’ai été au salon de service où j’ai trouvé le Gal de Berthois et Dumas. Aides de camps de service, de Chabannes Aymard. Le Gal Sébastiani est venu un instant après. Le Gal Boyer m’a demandé si j’étais bien monté et bien armé. Nous avons ordre de nous rendre au Château mardi matin à 10h en ( ?) d’envoyer devant un uniforme et de nous munir d’un cheval en cas de besoin dans la prévision des troubles que le banquet pourrait amener. Nos camarades nouveaux sont nommés : ce sont de Cottin pour la cavalerie ; un Mr de Truyon pour l’infanterie et un Mr Crassons pour le génie. En revenant j’ai rencontré ce diable de Bocquet qui m’a mis de mauvaise humeur en voulant me convertir à ses idées politiques. J’ai été savoir des nouvelles d’Henriette qui va mieux aujourd’hui. Rentré diné chez moi à 6h. J’ai payé la note de Sivignon (la bance établie). 20+. A 10h je vais passer la soirée chez Blanche jusqu’à minuit où il y avait pas mal de monde entre autres Worms qui veut me marier.

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 69

Paris ✉ D’Adrienne de Paris

Temps gris Lundi 21 Février

Levé à 8h. Je fais ma toilette. Je déjeune à 11h ; je sors et je vais chez Mr Mabire, l’agent de change signer le transfert et l’usufruit d’une vente de 500+ au nom de ma tante Mme Duffaut, puis je vais signer à la bourse du bureau le transfert où je laisse le titre. Je vais de là au Château. Je trouve au salon de service le Gal Friant, le Gal Houdetot, le Ct Touchard, le Dr Piguerke et Broyer. Il n’y a pas grand-chose de nouveau ; si ce n’est que Mr Cramata, le Commissaire de Police du Château nous a dit qu’il paraissait arrêté qu’on ferait des sommations pour dissoudre la réunion et qu’on les laisserait aller s’ils voulaient passer outre sans employer la force, quitte à les attaquer judiciairement. Il y a toujours grande inquiétude dans la population et surtout dans la bourgeoisie où les gens sages reprochent à l’opposition l’imprudence criminelle avec laquelle elle joue la tranquillité du pays. J’ai été chez Philippoteau que je n’ai pas trouvé. Au lieu de sa femme à laquelle je comptais donner mon gros bracelet bédouin, je n’ai vu que la mère de Philippoteau qui sur ma question m’a répondu d’un ton assez embarrassé que sa bru n’était plus à la maison !… je n’ai pas insisté… Qu’est-ce que cela ?… J’ai été chez Mme Baudens et chez Marie que je n’ai pas trouvée, je suis allé chez Henri qui m’a encore parlé mariage… I have to me 5.777 annuel.. or a somme (sic) of a hundred ant thirty thousands francs in all… je reste diner chez moi à 6h 1⁄4 . je n’ai pas voulu rester à diner chez Henri. J’ai reçu ce matin un petit mor d’Adrienne qui me force de passer chez elle ce soir pour arranger une partie.

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 70

Emeute Paris ✉ De Curely au Sénégal ✉ De Cordier de Vienne

Mardi 22 Février

Levé à 7h. A 8 1⁄2 je reçois contre ordre pour me rendre aux Tuileries. Je déjeune chez moi. A 9h j’apprends qu’il y a des émeutes. Je m’habille et je sors. Il y a de très nombreux rassemblements, beaucoup de gamins, d’hommes en blouses, beaucoup de cris, quelques pierres, pas d’armes ; on a essayé quelques barricades que la troupe a enlevées sans qu’on les défendit, seulement on les occupait de nouveaux quelques minutes après. J’ai été courir aux champs Elysées sur les boulevards. J’ai diné chez Amand d’où j’ai eu la malheureuse idée d’envoyer son domestique dire à Sivigon de m’amener mon cheval aux Tuileries après diner. J’ai encore été aux champs Elysées où un millier de gamins et d’hommes en blouses fesaient (sic) des grands avec des chaises les barrières chevaux de bois etc. dont ils avaient fait des barricades dans la journée ??? Sur les boulevards beaucoup de monde, rue St Honoré des cris et des tentatives de barricades. Je passe toute ma soirée à chercher Sivignon aux écuries du Roi où il n’a pas paru. Je vais encore courir voir ce qui se passe. J’ai eu occasion dans la journée d’en rendre compte au Duc de Nemours et au Duc de Montpensier. Je reste au salon de service jusqu’à minuit 1⁄2. Sivignon est parti à 8h 1⁄2. Il n’a pas paru aux écuries. J’ai une peur affreuse qu’il lui soir arrivé malheur ! Voilà cette malheureuse année 1848 qui porte ses fruits, je suis dans une inquiétude mortelle. Dieu veuille qu’il ne soit pas arrivé malheur à ce pauvre garçon. Je tremble… Parapluie 18+ Plâtre 3+

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 71

Paris

Temps inégal, pluie forte par moments et coups de soleil Mercredi 23 Février

Levé à 6h. Sivignon est arrivé à 4h du matin. Ce diable de garçon a eu la maladresse de passer la nuit et toute la soirée d’hier aux Ecuries de Valois (que je ne connaissais pas) au lieu d’aller aux Ecuries du Roi comme je lui avais fait dire. L’inquiétude extrême qu’il m’a causé m’a empêché de dormir jusqu’à 2h 1⁄2. Je suis sorti à 7h 1⁄2. J’ai été prendre Aymé chez lui. Nous n’avons rien vu d’intéressant jusqu’aux Tuileries. Là nous avons appris qu’il y avait beaucoup de monde dans les rues et du côté de la Porte St Denis un peu pus tard on a appris qu’il y avait eu des barricades qui ont été enlevées, les uns disent avec quelques coup de fusil ; les autres sans coup férir. Nous avons (tous les offer d’ordce) déjeuné au Château. A midi le Gal Dumas, aide de camp de service, m’a dit d’aller chez le ministre de l’Intérieur, Mr Duchatel121, lui dire que les masses devenaient menaçantes de tous côtés ; que les troupes commençaient à se fatiguer, que la population criait vie la ligue ; que quelques compagnies de la Garde Nationale étaient très mauvaises ; qu’on avait fait observer au Roi que ce contact pouvait affaiblir l’esprit de la troupe, qu’en conséquence le Roi regardait que le moment était arrivé d’agir, qu’il soumettait au jugement de Mr Duchatel ces faits et les observations qui lui avaient été faites. Je suis allé d’abord à l’Etat major général chez le Gal Jacqueminot122. Mr Duchatel n’y était plus. Je suis allé ensuite au ministère de l’Intérieur où j’ai trouvé Mr Duchatel qui a approuvé ce que j’étais chargé de lui dire. Il a ajouté qu’il était tellement de cet avis, qu’il y avait déjà 1⁄2 heure qu’il avait donné des ordres dans ce sens ; qu’il allait immédiatement se rendre à l’état major Général de la Garde Nationale pour retirer l’exécution. Je suis venu directement rendre compte au Roi qui m’a dit « Vous allez retourner auprès de Mr Duchatel ; vous lui direz que l’Infanterie est fatiguée, qu’elle est insuffisante, que les hommes sont jeunes et qu’il faut les ménager. Qu’on en demande de tous côtés, même chez les Ambassadeurs ; qu’il serait urgent d’en faire garnisons environnantes, sur les noirs de fer principalement sur celle du Nord, sans cependant dégarnir Lille, qu’on pourrait encore en prendre sur la ligne d’Orléans, mais qu’il fallait le faire avec précaution pour ne pas jeter d’inquiétude dans les populations et en même temps ne pas dégarnir les points importants tels que Rouen, Lille etc. ». Le Roi a ajouté « le Ministre sait aussi bien que moi les manifestations de la 3ème légion qui a crié « Vive la Réforme » et qui chose bine plus grave a rédigé une pétition en faveur de la réforme. Le Gal Friand n’a pas voulu en entendre parler. Il leur a répondu qu’ils devaient d’abord faire respecter l’ordre public. Et que plus tard s’ils le voulaient, ils présenteraient leur pétition qui serait reçue alors ». Le Roi m’a dit de lui rapporter la réponse de Mr Duchatel. Je suis allé à la Garde Nationale où j’ai trouvé Le Bas, le Capne du Génie Mr d’Anthain, Capne d’état-major de la garde nationale, Tounier du 7ème Hussard etc… Mr Duchatel est arrivé un instant après. Je me suis acquitté de ma mission auprès de lui. Il m’a dit cela va causer de l’inquiétude. Au reste, je vais consulter avec le ministre de la guerre, et je ferai savoir au Roi la

121 Charles Marie Tanneguy Duchâtel (1803-1867), plusieurs fois ministre sous la monarchie de Juillet, en particulier ministre de l’intérieur de François Guizot de 1840 à 1848.

122 Jean François Jacqueminot, vicomte de Ham (1787-1865), général, commandant supérieur de la Garde Nationale de 1842 à 1848, pair de France (1846).

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 72

mesure que nous prendrons. J’ai été rendre compte au Roi que j’ai trouvé dans un petit cabinet de fond avec la Duesse d’Orléans, la Reine et le Duc de Montpensier. Il parait qu’on s’est battu un peu à la pointe St Eustache et sur divers points de Paris. Il y a eu quelques hommes tués de part et d’autre. Un Capen du 7ème Cuirassier a été assassiné par un gamin. Le Gal d’Hondetot m’a emmené avec lui à la chambre au bout d’un instant, il m’a dit : allez auprès du Roi, vous lui direz que l’attitude de la Chambre est bonne (cela voulait dire assez bonne) malgré les nouvelles exagérées en bien comme en mal qu’on y apporte de tous côtés. La discussion est insignifiante. On ne l’écoute pas avant de me laisser aller ; il m’a mené sur la place du Palais Bourbon où se trouvait environ un Baton de la 10ème Légion qui avait bonne attitude. Le Cel de légion lui a dit qu’il pouvait compter sur tout son monde, excepté sur son 4ème Baton, qui lui a dit qu’il ne demaint pas même de marcher mais qu’il fallait qu’on renvoyat le ministère. Le Cel a répondu (Cel Mercier) nous parlerons politique plus tard !… par le flanc droit… mais il a déclaré ne pas compter sur ce bataillon. Je suis revenu encore une fois. Un quart d’heure après, j’étais sur le quai du Louvre à fumer un cigare avec Aymé, lorsqu’une colonne de 12 à 15 cents individus est arrivé descendant le quai dans le sens du courant de la Seine. Elle a été précédée par cinq élèves de l’Ecole Polytechnique à figures très jeunes, dont un sergent major… cent cinquante gardes nationaux avec leurs sabres seulement suivaient se donnant le bras par dix ou 12 de front. Cette petite colonne était suivie d’individus, casquettes et chapeaux ronds, dot quelques uns assez bien mis… Ils ont passé silencieusement devant le Château suivant le quai. Je les ai accompagnés jusqu’à la place L. XV123 où ils ont enfilés le pont de la Concorde. Arrêtés devant la Chambre des Députés par la 10ème Légion, la masse s’est arrêtée aussi et elle a été immédiatement suivie par quelques détachements de cavalerie ou d’Infanterie. QQ chose d’assez remarquable c’est que dans le premier moment quelques huées étant parties de cette colonne contre les ordonnances de Gardes Municipales un des cuirassiers qui passaient (sic), des individus généralement bien mis, on (sic) fait « chut ! chut !.. » et ont crié Silence de divers points de la colonne. Le Gal Dumas ‘a encore mené chez le Ri, pour lui rendre compte de ce que j’avais vu. Une heure après ceci au moment où j’étais en train d’écrire ces notes, et lorsque je croyais la volonté de se laisser intimider aussi loin que possible, j’entends le Gal Dumas qui élève la voix. Il était en conversation des plus animées avec le chef de Baton de Garde au Château, qui s’appelle Gallard de la 8ème légion (employé de la maison Gouin). Celui-ci dit, qu’il est dévoué au Roi ; qu’il se fera tuer pour le défendre, quelque chose qui arrive, mais qu’il y a urgence, que le Ministre est en exécration partout. Le Gal Dumas lui dit alors d’un ton élevé. « Eh ! bien Commandant, si le Ministère était dissous, que ferait la Garde Nationale. Elle ferait immédiatement tout rentrer dans l’ordre ! « Eh bine alors, Monsieur, ajoute le Gal Dumas, courrez, dites à la Garde Nationale que le Ministère donne sa démission ! Arrêtez toute manifestation et que tout rentre de suite dans l’ordre !… » Tout le monde s’est regardé, les bras m’en sont tombés ! C’était bien vrai ! Mr Guizot s’est présenté chez le Roi, et lui a dit qu’il venait donner sa démission puisque la Garde natle sur laquelle il croyait pouvoir compter s e déclarait contre… comme le Roi insistait pour le garder, il ajouta « Sire, ce n’est aujourd’hui qu’une émeute… demain se serait une révolution ! »

123 Rebaptisée le 11 Aout 1792 place de la Révolution, puis en 1795 place de la concorde, elle prend le nom de Place Louis XVI de 1826 à 1830, pour être rebaptisée définitivement Place de la Concorde. On peut donc s’étonner du nom que lui donne Olivier Bro en 1848 à moins qu’en interne du Château, elle était encore appelée Place Louis XV.

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 73

Tout le monde appris cette nouvelle avec douleur et une vive inquiétude. C’est un précédent terrible que celui d’un changement de Ministère, arraché dans une émeute ! Quel ministère pourra le soutenir ? Tout cela ne s’arrêtera pas là. Je le crains bien ? Dieu veuille que ce ne pot pas le 1er Acte d’une pièce qui pourrait devenir une tragédie. C’est une étrange faute de la Bourgeoisie, qui ne voit pas ce que c’est le commencement de la guerre des gens qui n’ont rien, contre ceux qui possèdent, contre les riches… Je suis allé par ordre du Gal Dumas conter tous ces tristes évènements au pauvre Gal Atthalin que j’ai trouvé dans son lit et toujours perdu. Il m’a exprimé le chagrin qu’il éprouve de cette démission inopportune. En revenant, j’ai trouvé des groupes assez nombreux au centre desquels on discute. D’un côté on crie « Vive le Roi » « Vive la Garde Nationale » « Guizot à la potence » !… Nous avons diné tous avec le Roi. Tous les rapports qui arrivent annoncent que la population est toujours immensément nombreux dans les rues ; qu’elle crie « Vive le Roi », chante la Marseillaise ; « jamais l’anglais ne règnera » etc… Du côté du ministère des affaires étrangères, on crie de même « A bas Guizot, il faut le bruler, il faut qu’il paye tout le mal qu’il a fait etc.. et autres gentillesses accompagnées de vociférations poussées par des gens qui brandissent des torches et dont le nombre est de plusieurs milliers. A 9h je redescends au salon de service où l’on cause de tous les évènements de la journée et des détails que chacun à vus. C’est du côté de la Place du Chatelet que le chef de Bataillon de St Hilaire a été tué. Voilà un pauvre garçon qui a suivi en Afrique pendant 10 ans et qui vient se faire tuer dans une émeute à Paris ! Il est impossible de prévoir comment tout cela va tourner.. Allah Akbar ! 11h du soir. La population est un peu moins nombreuse mais très exaltée. Elle a attaqué en masse compacte le ministère des affaires étrangères où elle a été repoussée et a perdu quelques hommes. Il y a eu là un mal entendu fatal. Des pelotons de la ligne ont tiré les uns sur les autres. Le Duc de Montpensier m’a renvoyé auprès du Duc de Nemours pour éclaircir une question de vivres pour les 3 régiments de Cuirassiers. Quand j’ai rapporté la réponse au Prince, la Duchesse d’Orléans et la Reine ont dit qu’elles voulaient être assurées que les troupes ne manquaient de rien. Je suis sorti un instant après. J’ai été dans la rue Saint Honoré où quelques hommes du peuple ont été touchés et tués en attaquant la Chancellerie et le Ministère de la Justice ainsi que sur la Place Vendôme et dans la rue Neuve du Luxembourg. Ces groupes cirent beaucoup. En revenant jusqu’à la Rue de Richelieu, j’ai trouvé des gens qui fesaient (sic) silencieusement une barricade à l’entrée de la rue de l’Echelle. J’ai appris qu’on venait d’en faire également dans toute la longueur de la Rue de Richelieu, dans la rue Vivienne, dans la rue Ste Anne… dans toutes les rues. J’ai été en rendre compte à l’Etat Major, au Duc de Nemours que j’ai trouvé ferme, calme, précis dans sa manière d’interroger et de donner des ordres. Il est beau à voir dans ces circonstances là/ Il y a du mérite, car tout cela prend une tournure grave. Le bourdon de Notre Dame se fait entendre. J’ai une profonde compassion pour la pauvre Reine et pour toute cette bonne et excellente famille si tendre et si unie. Je souffre pour eux, moi qu’i n’ai plus d’affections mais qui en ai eu de vives, je les comprends !… Dieu veuille que ceci tourne bien ! Les craintes de ma pauvre mère se réalisent… bonne chérie je pense qu’à l’inquiétude que tu aurais, si j’étais assez heureux pour l’avoir encore ! Maintenant si je suis tué personne ne me pleurera et j’irai j’espère te retrouver mon pauvre bon ange, c’est tout ce que je demande à Dieu. Minuit 1⁄2. Il y a des barricades partout. Cela va assez mal. On se bat dans beaucoup d’endroits.

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Paris

Temps inégal mêlé de soleil, de pluie, d’ouragan Jeudi 24 Février 1848 !!!

Révolution ! République !!

Je ne me suis couché ne même déshabillé. J’ai à peine dormi deux heures en plusieurs fois. A minuit 1⁄2 je suis monté dans la chambre que je partage ave Broyer et Aymé. J’ai trouvé ce dernier qui se mettait en uniforme. J’ai pensé que dans un moment comme celui-ci je serais plus utile comme cela qu’en bourgeois, et j’ai mis ma pelisse et mon sabre. En descendant au salon de service, j’ai aperçu Mr Guizot et Mr Duchatel qui se promenaient en causant. Le premier était avec le Gal Dumas qui lui fesait (sic) ses compliments de condoléances. Il était débraillé comme quelqu’un qui va se coucher. Vers 1h du matin, le maréchal Bugeaud est arrivé et s’est mis en uniforme dans le salon de stuc. Il est nommé Commandant en chef de la force armée et des Gardes Nationales. Il est allé immédiatement prendre possession de l’Etat Major de la Garde nationale où le Gal Jacqueminot lui a cédé la place, et que le duc de Nemours lui a cédé au bout de peu de temps aussi. Vers deux heures environ Mr Thiers est arrivé aux Tuileries. Un instant après, le Duc de Montpensier est entré demandant un officier d’ordce de bonne volonté. Je me suis présenté. Il m’a dit : « Mr Bro, ayez la bonté de conduire Mr Thiers à l’Etat Major ». Arrivés à l’Etat Major où je n’ai plus vu le Duc de Nemours, j’ai annoncé Mr Thiers au Maréchal, qui lui a dit qu’il était bien aise de le voir. Il lui a annoncé qu’il venait de faire une proclamation à l’armée dans laquelle il annonçait la formation d’un ministère que Mr Thiers était chargé de composer. Il lui a dit qu’il l’engageait à courir chez ses amis, non pas demain, mais tout de suite ; à les engager à faire cesser tout cris, à persuader garde nationale de prêter son concours au gouvernement… il a ajouté : il serait s ns doute très malheureux qu’elle ne voulut pas marcher ; ou qu’elle voulut marcher contre nous…. Mais s’il était ainsi ce ne serait pas une raison pour me faire jeter ma langue au chat !… je suis retourné au salon de service, où j’ai essayé de dormir inutilement sur le canapé… Le maréchal Bugeaud paraissait plein de résolution et d’énergie et professait, tout en donnant les ordres, sur ce ton déclamatoire qui lui est habituel, et il n’avait pas l’aire de douter du succès. Il fesait (sic) des proclamations aux soldats dans lesquelles il leur disait qu’ils savaient qu’ils pouvaient compter sur lui, et qu’il ne leur ferait pas défaut. J’ai été une ou deux dans la nuit employé par le Gal Dumas à des missions peu importantes, telles que de faire faire des distributions de vivre aux corps qui n’en avaient pas encore eu etc… A 6h du matin, le Gal Dumas me donne, à ma grande contrariété, l’ordre d’aller me mettre en bourgeois. Quand je descends, il me remet une dépêche très importante, me dit-il, que je dois aller remettre à Mr Thiers en personne. J’y vais à pied par le rue de l’Echelle, la rue Ste Anne et la rue de Grammont ; dans la seconde de ces rues, je rencontre quelques hommes isolés, commençant à déparer ( ?) sans enthousiasme aucun, et que les voisins regardaient faire avec assez d’indifférence, sans oser s’y opposer. Il y avait dans les rues beaucoup de gardes nationaux qui avaient l’air fort soucieux. A 7h 1⁄2 environ j’arrive chez Mr Thiers, que je trouve s’habillant. Il y avait déjà beaucoup de monde chez lui entre autres Mr Odillon Barrot. Mr Thiers ouvre la lettre que je lui remets et me prie de l’attendre un instant, et de l’accompagner au Château pour lui en faciliter l’accès. Pendant que j’attendais arrive le Gal de La Moricière. Je lui dis qu’il y a une grande exaspération autre lui dans tout l’entourage du Château, parce qu’il n’est pas venu offrir ses services, comme quantité d’autres officiers Généraux. Il me répond qu’il y a quatre jours qu’il a écrit pour se mettre à la disposition du Roi, si on avait besoin

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de lui ; qu’on ne lui avait rien répondu ; qu’il est resté chez lui attendant. Il sort un instant après avec Mr Thiers et Mr Odillon Barrot que j’accompagne. Arrivés à la rue de Provence, Mr Thiers me dit : allez devant, et dites au maréchal Bugeaud et au Prince, que je vais à la mairie pour pousser la Gde Ntle à intervenir et que je serai dans un instant à l’Etat major de la Gde Natle. En descendant la rue St Georges, un monsieur serre en passant la main à Mr Thiers et lui dit : « surtout débarrassez-vous immédiatement de Bugeaud » ; en retraversant les rues par lesquelles j’étais venu trois quart d’heure auparavant, je trouve partout des barricades formidables, formant des places d’armes de chaque carrefour. Du côté de la rue St Honoré j’en trouve une qui montant jusqu’au 1er étage des maisons et qui m’empêche absolument de passer. Chose curieuse, il n’y avait pas grand monde derrière elles ; mais on remarquait déjà de l’exaltation. Je suis obligé de gagner le passage St Rock, les communications étant absolument fermées avec le rue de Richelieu et la rue St Honoré, à ce que me dit un jeune homme qui fesait (sic) même route que moi, et que, pour remerciement, je fais passer un instant après par les Tuileries pour gagner le Fg St Germain, où il était pressé d’arriver. J’allais à l’état major. Du haut de l’escalier, je trouve beaucoup de monde… Enfin sur les premières marches, un Monsieur* en paletot discutait avec le Maréchal Bugeaud, avec beaucoup d’exaltation, au milieu d’un groupe compacte d’officiers de l’armée et de l’état major de la Gde Natle. Ce monsieur disait : « Mr le Maréchal, si la troupe tire un coup de fusil tout est perdu, et toute médiation devient impossible » ; mais, répondait le Maréchal, expliquait l’autre, il vaut mieux qu’il y ait quelques hommes de tués, que de provoquer un conflit que rien ne pourra plus arrêter et qui amènera des malheurs terribles, dont vous serez responsable /// eh ! bien, soit, dit le Maréchal, et se tournant vers un officier « Faites donner l’ordre que la troupe ne réponde pas, même quand on tirerait sur elle »… en entendant ces paroles, je restai stupéfait, et me retirai après avoir annoncé au Maréchal l’arrivée de Mr Thiers qui me suivait à quelques minutes d’intervalles. Je retournai au Château. Je montai à notre chambre quitter mon habit bourgeois ; et me mettre en uniforme. En redescendant, je trouvai grand mouvement au salon de Service. Le salon de Stuc était ouvert… r Thiers, Mr Odillon Barrot, Mr Crémiaux etc. étaient là avec une quantité d’habits noirs que je ne connaissais pas. Le Roi était au milieu d’eux. On allait, venait, on discutait, on ne paraissait pas s’entendre. Au bout d’un instant le Gal de La Moricière, qui était aussi en habit bourgeois, traversa le salon de service, en discutant avec violence avec Mr Prémieux qui le suivait. Ils sortirent ensemble. Rien ne paraissait se décider. Plusieurs personnages disaient qu’on perdait inutilement un temps précieux ! Le Gal Dumas demanda un offer d’ordce en uniforme. Je me présentai. Il m’emmena avec lui dans le jardin des Tuileries. Il fesait (sic) du vent, de la pluie, pluie fine et très froide. Nous visitâmes les portes du côté du quai de la Seine. Il me laisse une demi-heure près de la grille du pont Royal avec une demi Compie d’Infanterie afin d’agir suivant les circonstances. Il parcourt le jardin pour savoir si l’on peut compter sur la sécurité de côté pour le château. Je vois revenir, de la Chambre des Députés, la Colonne de Gardes Nationaux et le peuple que j’ai vu passer ce matin. Pendant ce temps, j’entends de nombreuses acclamations sur la Place du Carrousel. Le calme étant rétabli sur le quai, je rentre aux Tuileries. Je trouve le salon de service entièrement vide. Le Roi passait la revue d’une partie de la Gde Natle de la 1ère Légion et de la troupe de ligne. Je cherche mon cheval, que j’avais chargé mon domestique de m’amener. Ce bêtat de Sivignon avait eu la sottise de le laisser prendre par Bryer, ce dont je le gronde rudement, je ne trouve que le cheval d’Aymé, qui avait des étriers d’une aune124 de long, et qui ruait à chaque pas. Néanmoins je rejoins le groupe des offers d’ordce qui marchait devant le Roi. Et je dis à Broyer que j’avais été très mécontent qu’il eut pris mon cheval, ce dont il m’a fait

124 3 pieds 7 pouces (le pied est la mesure de celui du roi).

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des excuses, en me disant qu’il l’avait pris parce qu’il ne trouvait pas le sien… il parait que dans la Garde nationale on a crié « Vive le Roi », mais en même temps « Vive la Réforme », au moment où le Roi achevait de passer devant les troupes du Carrousel, qui criaient « Vive le Roi » avec enthousiasme et qu’il allait passer dans la cour des Tuileries où se trouvait la Gde natle à cheval, et quelques troupes encore. Arrive à cheval, et vêtu en Général de la Gde Natle, le Général de La Moricière, qui me dit « Prenez garde, Olivier. Où est le Roi ? Où va-t-il ? ». Je le lui montre, et j’apprends en même temps qu’il vient d’être nommé Commandant des Gardes nationales de la Seine ! Je ne sais pas ce qui se passe entre lui et le Roi, qui achève sa revue par la Gde Natle à cheval, dans laquelle je trouve ce pauvre Henry Trutat qui est fort consterné de tout ce qui se passe. Je passe là une demie heure, à chercher comme une épingle, les pistolets à deux coups de mon père que ce diable de Broyer ‘avait cachés sans m’en rien dire pour, me dit-il, éviter que quelqu’un les prit. On commençait depuis la fin de la revue du Roi, à entendre très distinctement la fusillade dans la direction du Palais Royal. Cette fusillade qui paraissait aussi avoir lieu sur les quais se rapprochait de moment en moment. Il y avait une grande agitation dans le Cabinet du Roi, et dans le salon de stuc où tout le monde se trouvait, le salon de service, naguère encombré, était vide. Beaucoup de monde se trouvait rassemblé devant le petit perron, qui se trouve devant la petite antichambre du Cabinet du Roi, du côté du Carrousel. Sure ce perron se trouvaient les Princes, leurs aides de Camp, des aides de Camp du Roi, des députés, des Offers de Gde Natle de poste de service, Mr Taganel, Capne de l’Escon de Garde Natle à cheval… Tout le monde paraissait fort agité. Le Roi parait et se retire une ou deux fois. Mr Valout était près de lui. Au milieu des conversations qui croisaient confusément, j’entendis pour la première fois ; et sans que cela parut amené par les circonstances, prononcer le mot d’abdications125 ! Le Maréchal Gérard (en bourgeois) à qui avait accepté une mission pacificative, près de la Gde Natle et des insurgés, revenait en ce moment demander des garanties écrites ; quelque chose à montrer enfin aux insurgés, qui, disait-il, n’avaient pas voulu se payer de paroles. Au lieu de garanties qu’il demandait, on lui remit une abdication que le Roi venait d’écrire et de signer en faveur de Comte de Paris, avec la Régence de la Duchesse d’Orléans. En ce moment, un petit lieutt de Grenadiers de Gde Natle avec une barbe rouge courut au perron, criant « il ne faut pas que le Roi abdique ! Si il abdique, tout est perdu sans ressource. Il ne faut pas que le Roi abdique ! ». On parut hésiter un instant. Le Maréchal Gérard, qui tenait cette importante pièce, me parut un moment de la rendre… mais cette hésitation cessa. Le Maréchal partit, pour publier cette résolution terrible et inattendue ! … Cette abdication fut pour mou un coup de foudre. Elle arriva sans transition aucune ; une demi heure auparavant, le Roi était encore salué par les acclamations de a Gde Natle et de l’armée. Il parait que ce malheureux petit lieut de Gde Natle enfoui sous son énorme bonnet de Grenadier a fait l’office de la goutte d’eau, qui fit déborder le vase, et qu’un instant avant de dire « si le Roi abdique tout est perdu.. Il ne faut pas que le Roi abdique ! », il était venu crier comme un énergumène « il n’y a plus qu’une ressource, il faut que le Roi abdique ou tout est perdu ! ». On dit que le Duc de Montpensier, est de toute la famille celui qui a été le plus impressionné, et que c’est lui qui a le plus violemment poussé le Roi à abdiquer. Le Maréchal Bugeaud, un instant après monta à cheval. Plusieurs officiers essayèrent de l’empêcher de monter à cheval et de partir. Mais lui persista avec vigueur. Je ne puis entendre ce qui se disait mais il me semble qu’il voulait tenter un dernier effort, qu’il devait leur dire qu’il voulait se faire tuer, puisque tout était perdu. Un instant avant l’abdication, les coups de fusils se rapprochant énormément, je pensais qu’il allait être tenté un suprême effort qu’il y aurait une bataille décisive. Je cours à mon cheval que j’enfourche rapidement,

125 Ecrit en script, en gras et souligné dans le texte.

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et je vins me placer devant ce malheureux perron, où se passa devant moi la scène que je viens d’écrire. Quelques minutes après l’abdication, le Duc de Nemours qui m’avait paru très agité pendant que toute cela des passait, monta à cheval… il était presque seul. Je vins me placer à côté de lui, et me mettre à ses ordres. Le Cel Borel126, Reille et le Ct Courtois d’Hurbal127 étant occupés à porter les ordres. En ce moment les coups de fusils ne peuvent se faire entendre tout à fait aux abords du Carrousel. Les troupes furent repliées, l’Infanterie et l’Artillerie dans la cour des Tuileries. La Cavalerie évacua également le Carrousel pour se porter par les quais, je crois sur la Place Louis XV. Le Duc de Nemours était calme, il donnait les ordres avec sang froid. Aussitôt que le Carrousel fut vide, les insurgés l’envahirent et toute parts. Quelques compagnies de Garde Natle, tambours en tête, et assez en ordre débouchèrent avec eux de la Rue de Valois et des rues voisines et s’avancèrent le long de l’Etat Major de la Gde Natle et de la liste Civile jusqu’à la grille des Tuileries. Le Gal Magnan était venu se mettre à cheval, à côté des Princes, et se plaçait entre lui et le feu des insurgés. J’en fesais (sic) autant. Craignant que ma pelisse toute brodée d’or n’attirât les coups de fusils sur le Prince, je fis signe à un valet de pied de me jeter par-dessus les baijonnettes (sic) des tirailleurs d’Orléans mon petit kaban brun, que je passai à la hâte par dessus mon uniforme. Le Gal Boyer venait d’aller à pied très bravement à la grille, devant l’arc de Triomphe, fermer la grille, sous le nez et à quatre pas des insurgés qui s’y étaient embusqués. Princeteau vint rallier le Prince en ce moment. On entendit des cris de Vive le Roi au guichet de la rue de l’Echelle. Quelques officiers viennent dire au Prince : « monseigneur, c’est la Gde Natle de la 1ère Légion, voulez-vous qu’on leur ouvre le guichet ? » « Non », répond le Prince. « – mais Monseigneur, c’est la bonne Gde Natle, elle crie Vive le Roi – eh bien alors ouvrez si vous voulez ! » A peine a-t-on ouvert qu’un peloton d’une trentaine de gardes nationaux s’avance dans la Cour et se précipite devant des Princes en vociférant et en lui disant C’est une infamie ! On a promis qu’on ne tirerait pas, et ‘on continue de tirer (effectivement, m’on tirait, mais c’était les insurgés qui tiraient sur nous… et pas un coup de fusil n’y répondait de notre côté). En ce moment un gamin de 14 ans, à l’air absurde, qui était entré avec le peloton, et qui était coiffé d’un casque de Garde Municipal et armé d’un pistolet à piston de luce, vint se placer sous la tête du cheval du Duc de Nemours, regardant toute cette scène d’un air ébahi. Je me rappelai à l’instant le pauvre Commt St Hilaire assassiné sur la Place du Chatelet par une enfant de 10 ans, qui était venu se fourrier curieusement au milieu du groupe d’officiers dont il faisait parti, et qui avait pris sous sa blouse le pistolet qui lui avait servie à commettre ce crime. . Se retirant ensuite sans qu’on songeât seulement à arrêter un enfant de cet âge là… Le vue donc de ce gamin de 14 ans, ainsi armé, me fit frissonner ; je me jetai entre lui et le Prince, le montrant aux gardes Nationaux et aux autres officiers qui entouraient le Prince. Les Gardes Nationaux ouvrirent leurs rangs dans lesquels ils le firent entrer. Je joignis alors mes instances à celles de Borel et aux autres officiers pour représenter au Duc de Nemours que sa place n’était pas là ; qu’il ne devait pas continuer à discuter avec des gens armés, et qui ne s’entendaient pas eux-mêmes ; nous mimes nos chevaux entre eux et lui, et le forçâmes en quelque sorte) reprendre le commandement des troupes, ce qu’il fit avec calme et sang froid. Il commença à prendre ses dispositions pour effectuer, au travers

126 René Léon Borel de Brétizel (1805-1866), aide de camp du Duc de Nemours à partir de 1846, il deviendra général de Brigade en 1855 et chef d’Etat-Major général du 1er Corps de l’Armée d’Orient.

127 Charles Joseph Henri Courtois Roussel d’Hurbal (1802-1876), officie d’ordonnance de Louis Philippe, puis chef d’escadron au 8ème régiment d’artillerie, il fut promu général de brigade en 1857.

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 78

du Pavillon de l’Horloge128 ; et par le quai le mouvement de retraite des troupes qui emplissaient la Cour des Tuileries. Au moment où il revenait de faire donner l’ordre de commencer ce mouvement, et après avoir contremandé un premier ordre donné à quelques compagnies d’Infanterie d’aller se placer derrière le petit mur d’appui qui supporte la grille qui sépare la carrousel de la cours de tuileries. Dans ce moment, donc, où le Prince venait de faire commencer le mouvement de retraite, on vint lui dire que la Duchesse d’Orléans était encore au Pavillon de Marsan129. Là ce pauvre Duc de Nemours laissa voir bien clairement que, sous cette enveloppe glacée, il est rempli de cœur……. Il entre en même temps dans un accès de fureur et de désespoir ; il envoya un Aide de Camp presser le départ de la Princesse. Il arrêta le mouvement de retraite ; et attendit avec une anxiété extrême qu’on vient lui dire que la Duchesse d’Orléans avec ses enfants était parti par le jardin (on croyait, à ce moment, qu’elle allait suivre le Roi, dont rein en vous avait indiqué le moment où il avait quitté le Château, fait qui ne m’a été révélé que les mesures d’évacuation du Château que j’ai vu prendre). Le Duc de Nemours m’a donné ordre de prendre la Batterie d’Artilerie qui était dans la Cour des Tuileries, de l’emmener dans le jardin, par la grille du Pont-Royal et de la faire mettre en batterie sur le Château en arrière du 1er bassin, pour protéger la retraite dans le cas où les insurgés envahiraient le château avant l’évacuation complète. Après avoir accompli ma mission non sans peine, parce que le guichet était rempli par des voitures du train, qui amenaient des vivres et des munitions dans les Tuileries. Après avoir accomplis cependant ma mission et avoir établi la batterie dans position indiquée, je revins auprès du Prince, lui rendre compte et le trouvai donnant ses ordres avec beaucoup de calme, les balles qui commençaient à arriver très serrées sur le château. Nous repassâmes sous le Pavillon de l’Horloge avec les dernières compagnies. Nous traversâmes le jardin doucement et dans le plus grand ordre. Arrivés sur la Grille du pont tournant, il y avait une très grande foule, ainsi que sur la place L. XV à la sortie du jardin, mais cette foule était calme et presque bienveillante. Elle accueillit très bien quelques mots que le Duc de Nemours et nous leur dimes, pour les prier de s’écarter pour faciliter le passage des troupes et éviter des accidents pour eux. Le Prince se dirigeait d’bord du côté de la Rue Royale, où il y avait quelques compagnies d’Infanterie ; il trouva là le Gal d’Arbauville, à pied, qui accepte d’assez mauvaise grâce le commandement de ces compagnies, que le Prince lui donne. Vers le milieu de la Place, il trouve le Gal Rullière à cheval, et me charge d’aller lui donner comme au plus ancien, le Commandt de toutes les troupes qui se trouvent sur la Place au nombre d’environ 2500 ou 3000 hommes, tant infanterie qu’artillerie, cuirassiers et dragons… En ce moment le Prince qui croyait la Duchesse d’Orléans sur la route de St Cloud avec le Roi, apprit qu’au lieu de cela, elle était à la Chambre des Députés avec ses enfants. Son angoisse de tout à l’heure se renouvelle ; malgré nos instances et celle des officiers qui le conjuraient de rester à la tête des troupes, il s’écriât « non, non ! Ma place est à côté de la Duchesse d’Orléans…du Comte de paris… il faut que je me rende près d’eux ! » Il fit quelques recommandations au Gal Rullières, et partir au grand trop pour la Chambre. En arrivant là, il trouva quelques centaines d’hommes de

128 Il constituait le pavillon central du Palais des Tuileries. Il fut détruit lors de l’incendie du Palais par les communards en mai 1871.

129 Le pavillon se trouve à l’extrémité nord-ouest du palais du Louvre, et était intégré au Palais des Tuileries. Détruit lors de l’incendie tragique des Tuileries en 1871, il fut reconstruit à partir de 1874, et abritera à partir de 1905 le musée des Arts Décoratifs.

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 79

troupe dont il donna le Commandement au Gal Bedeau130, sous les ordres du Gal Rullières. Je l’accompagnai dans la Chambre avec de Courtois et Reille. en entrant dans la grande salle, il me donne l’ordre d’aller dire au Gal Rullières de faire tout au monde pour couvrir la Chambre, par la façade et par la Place du palais Bourbon et de protéger à tout prix la liberté de la discussion en arrêtant les bandes armées qui voudraient se porter sur la Chambre. Je quittai un peu à contre cœur le Prince qui allait entrer dans la Chambre où je pensais qu’allaient se passer des évènements importants. Je montai à cheval et je courus porter au Gal Rullières l’ordre du Prince. Le Gal Rullières me prit par le bras, m’amena devant le château qu’il me montrât puis il me dit : » regardez ! .. Vous voyez que le château est envahi par peuple ? » « Oui, mon Général… » « Voilà déjà des bandes qui descendent dans le jardin… pareille chose va avoir lieu du côté du quai. Retournez auprès du Duc de Nemours, vous lui direz que si dans un quart d’heure ou vingt minutes la Duchesse d’Orléans et le Comte de paris ne sont pas hors la Chambre, je ne réponds plus de rien». Je retournai à la Chambre, au grand trot et au galop… je mets pied à terre… Je pénètre dans la Chambre à grand peine, à cause de la foule (non armée) qui assaillait les grilles défendues avec fermeté par un faible poste de Gde Natle. J’entre enfin dans la Chambre, malgré l’opposition des huissiers et des garçons de la Salle. Je trouve le Duc de Nemours debout, et auprès de la pauvre et noble Duchesse d’Orléans, qui était assise sur une banquette, au pied de la tribune, tenant dans ses bras son pauvre enfant, qui ressemblait à un pauvre petit oiseau qu’on va égorger… effrayé qu’il était par le sinistre spectacle qu’il avait sous les yeux depuis la veille ; et surtout par es violentes interpellations, qui dans ce moment s’échangeaient de différentes parties de la salle. La princesse avait une attitude calme, digne et résolue… elle était encore entourée par les officiers de sa maison et de la maison du Roi. (Ce spectacle-là, je ne l’oublierai de ma vie que ne vivrais cent ans !). Le Duc de Nemours ne donna l’ordre de faire partir le Gal Boyer pour St Cloud, et de lui rendre compte de ce que le Roi compte faire et de la position dans laquelle il se trouve là-bas. Il me dit ensuite, après avoir entendu la réponse du Gal Tuthières de retourner au galop, près de lui ; et de lui réitérer l’ordre de défendre la chambre à tout prix… et de faire tout au monde, pour protéger la liberté de la discussion jusqu’à la fin… que le salut du pays en dépend, et qu’il faut qu’à tout prix on laisse arriver la séance à sa fin. AU moment où je partais, le Prince me dit encore « Prévenez le Gal Bedeau de cet ordre… » EN sortant, et au moment où je monte à cheval, je trouve le Gal Bedeau près de la grille, et je lui transmets l’ordre du Prince… il me dit qu’il n’a pas assez de monde, qu’il est sous les ordres du Gal Ruthières, et qu’il ne peut couvrir la chambre de tous côtés. Je retourne au galop sur la Place L XV, où je dis au Gal Kolbières ce que le Prince m’a chargé de lui dire. Il me répond, alors avec une sorte de brusquerie, de colère, « cette fois-ci, ce n’est pas au Duc de Nemours, que vous porterez ma réponse… mais, à la Duchesse d’Orléans, elle-même… vous lui direz que si dans dix minutes… un quart d’heure, au plus, elle n’est pas sortie de la Chambre, je ne réponds plus de rien ! ». Quand je veux rentrer dans la chambre, pour apporter cette réponse, j’éprouve une difficulté extrême La première fois que j’avais rapporté la 1ère réponse du Gal Rulbières, pendant que je luttais avec la foule pour entrer dans la chambre, j’avais entendu proclamer la Régence, sur les degrés du pérystile (sic) du Palais de la Chambre. Je finis, enfin, par pénétrer dans les couloirs encombrés eux-mêmes. Je finis par arriver (d’après les renseignements qu’on me donne sur l’endroit où est la Duchesse d’Orléans) aux places les plus élevées du Ceintre (sic), dans la partie où siègent les députés là j’aperçois enfin, à grande peine encore, la Duchesse d’Orléans, avec une ou deux dames ; mais à huit ou dix place de l’endroit

130 Marie Alphonse Bedeau (1804-1863), il sera nommé Gouverneur Militaire de Paris à la suite des évènements du 24 juillet 1848.

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 80

par lequel j’étais entré. Reconnaissant l’impossibilité absolue où je me trouvais d’arriver jusqu’à elle, je prie quelqu’un de sa maison, je ne sais lequel ; ou du Gal de Montgayon, ou le Duc d’Elebingen, ou Mr de St Aignant qui se trouvaient à ma portée, de lui communiquer la réponse du Gal Rulbières. Je cherche à me rapprocher, et à rejoindre le Duc de Nemours, que je ne puis apercevoir, bien qu’il soir près de là, à ce qu’on m’a dit… enfin ne pouvant absolument pas le rejoindre, je sors de la Chambre, pensant que le point où je le retrouverais, nécessairement serait auprès de la voiture de la Duchesse d’Orléans, qui l’attendait à la grille.. ; et que là aurait lieu probablement le dernier effort. Je ressors donc ; je remonte à cheval, et je viens me placer auprès de cette voiture, auprès de laquelle je trouve le Gal Bedeau dans ce moment, le Cel Borel et Princeteau, étaient aussi à cheval près de la grille. Il y avait en ce moment une colonne d’infanterie d’un Baton ou un Baton et demi, devant l’hôtel du Président. Il y avait quelques compagnies à l’entrée de la Rue de Bourgogne. J’étais là depuis quelques minutes, lorsque nous voyons arriver par le quai d’Orsay, une première colonne d’insurgés, précédés par une espèce de Grisette à cheval, portant un drapeau, qui crie « à bas Guizot ! », « je demande la tête de Guizot ! » et qui se met à dire des mauvais propos sur le Roi. Cependant elle ajoute que le Roi n’est pas trop mauvais ; « c’est Guizot, qu’il faut pendre ! ». Cette première bande se répand dans la foule, déjà considérable, nous sommes prêts à partir par ces gens qui veulent qu’on éloigne les troupes ; que cela irrite le peuple etc… que si on avait confiance en lui, il se conduirait bien… que la Duchesse d’Orléans est une femme, et qu’ils seraient les premiers à la garder etc… néanmoins la voiture qui doit l’emmener est couverte, sur le siège, et dessus, par des gamins armés de … de sabres et autres armes. Enfin, un quart d’heure environ après, une bande plus considérable que la première arrive, tambour en tête et se mêlant à la foule toujours croissante, vient forcer la grille que la Gde Natle avait jusque-là défendu énergiquement, et pénètre sur le grand escalier du pérystile (sic) et dans la cour d’Entrée. Cette foule se promène sur les degrés, de long en large, ne sachant d’abord que faire, chantant, vociférant… enfin, quelques-uns attaquent à coup de crosse de fusil, une des portes vitrées et pénètrent dans la Chambre !!! Quelques minutes après, des gens du peuple, et des députés, avec ce qu’il me semble voir, avec mes mauvais yeux, viennent proclamer la République. Un quart d’heure, environ, encore après, un valet de pied, en deuil, arrive jusqu’à nous, à la faveur d’un habit noir et vient nous dire que nous n’avons plus rien à faire là. Que Mme la Duchesse d’Orléans et le Duc de Nemours viennent d’être enlevés de la Chambre, qu’on les a fait passer par une fenêtre dans le jardin, et l’hôtel du Président, qu’il sont maintenant en sécurité et que nous pouvons nous en aller… on dit que deux coups de fusils ont été tirés des tribunes, par ces gredin d’insurgés, sur le Comte de Paris et sur la Comtesse d’Orléans. Les troupes qui étaient devant l’hôtel du Président et quelques pelotons de Dragons, qui étaient venus se placer sur le même quai, tournant le dos à la rivière, s’en vont dans la direction de Saint Cloud ; à ce qu’il me semble, par l’ordre du Gal Bedeau, qui veut aussi, envoyer à leur [blanc], les quelques compagnies d’infanterie de la Rue de Bourgogne. Il commande aux soldats de mettre l’arbre sur l’épaule, et de s’en aller chez eux… au lieu de cela ces pauvres diables de soldats qui étaient entourés et pressés par l’immense populace armée qui nous entourait sont aussitôt désarmés par ces voyous, qui les prennent bras dessus, bras dessous et les débarrassent de leurs armes… nous demandions alors au Gal Bedeau, ce qu’i comptait faire… il nous répondit « ma foi, messieurs, je vais retourner chez moi ». Toutes les troupes étaient parties. Les dragons qui avaient tenu nos chevaux, au nombre d’une douzaine, venaient d’être désarmés sous nos yeux, des canonniers qui étaient sur le point et qui ne pouvaient défendre leurs caissons, les laissaient piller. Nous tînmes conseil. J’étais d’avis de partir pour Saint Cloud… où je pensais que le Roi s’était arrêté, et ralliait ses troupes. Le Cel Borel nous dit que lui aussi

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 81

s’en allait chez lui. Je persistais dans mon projet. Princeteau le dit : mais mon cher, comment voulez- vous aller à Saint Cloud ; voilà le Cel Borel de Bretizelles, l’aide de Camp du Duc de Nemours, qui nous dit qu’il rentre chez lui. Si, lui qui a l’oreille du Prince agit ainsi, c’est qu’il pense que lui et nous serons plus nuisibles qu’utiles Cette raison m’impressionne vivement, et je me décidais s suivre l’avis général.. Il était temps, nous étions entourés par une énorme foule armée, qui n’était pas très violente, mais qui cependant avait désarmé, jusqu’aux dragons qui nous avaient accompagnés, et qui pourrait d’un moment à l’autre vouloir en faire autant à notre égard. Nous traversâmes au pas, le Pont et la Place Louis XV, où les troupes avaient été remplacées par une population assez nombreuse. J’arrivais sans encombre, chez Amand, où je mis mon cheval à l’écurie. Je montais au salon, où je trouvais tout le monde consterné. J’empruntais un paletôt et un pantalon à Léon, qui me prêta aussi un chapeau, deux fois trop grand pour moi. J’allais en acheter un tout de suite au passage de l’Orme (10+). J’allais chez le Gal Bedeau, lui demander conseil, et me mettre à sa disposition si besoin. J’appris, chez lui, que le Gal de la Moricière avait été grièvement blessé, on disait même tué ! J’allais aussitôt chez lui, Gal de la Moricière, je passais par le Carrousel. Tout le château était envahi, c’était un spectacle navrant à voir. L’Etat-major de la Gde Natle était rempli de gens qui jetaient tout par les fenêtres. Nos chambres étaient aussi au pouvoir des insurgés. J’avais le cœur serré de plus en plus, à mesure que j’approchais de la maison du Gal de la Moricière. Arrivé chez lui, on me dit qu’il était malade, qu’on venait de lui mettre des sangsues ; qu’il avait de la fièvre, et que je ne pouvais le voir, mais qu’il n’y avait pas de danger. Qu’il avait deux coups de baïonnettes dans le bras. Je ressortais un peu soulagé. Je retournais chez le Gal Bedeau que je ne trouvais pas. J’allais chez Princeteau que je ne trouvais pas non plus. J’allais chez Aymé qui revenait de Saint Cloud. Il me dit que le Roi était parti de Saint Cloud peut après y être arrivé. Qu’on l’avait éloigné, lui et Chazelle, et que pendant ce temps-là le Roi et ce qui l’entourait de la famille était parti presque clandestinement, qu’ils s’étaient dirigés vers Dreux ; mais qu’on ne savait pas au juste la direction qu’ils avaient prise. Je retournais chez Amant. J’allais encore chez le Gal Bedeau que je ne trouvais pas. A 10h j’allais chez le Gal Gourgaud lui demander, comme je le faisais à tous les autres, si on avait besoin de moi, si je pouvais encore être bon à quelque chose. Le Gal Gourgaud me répondit qu’il n’en savait pas plus que moi. Chapotain, son Aide de Camp et notre ancien collègue était là. Le Gal Gourgaud nous propose de nous en aller tous les trois demander à Borel de Bretizelles, si on vous de nos services, et ce que nous devions faire. Nous y allons à 11h du soir. Nous eûmes beaucoup de peine à forcer la consigne de son portier qui nous disait qu’il avait quitté Paris. Enfin nous le trouvions au moment où il allait se coucher. Il causa un instant seul avec le Gal Gourgaud. Il nous dit ensuite, qu’on nous rendait notre liberté et notre parole, et qu’il était chargé par la famille royale, de dire à tous ceux qui lui avaient appartenus, que tout ce qu’elle voulait, tout ce qu’elle désirait, c’était qu’ils se rallièrent au premier gouvernement qui parviendrait à rétablir l’ordre, et qui soumettrait au paÿs (sic) existence, et tranquillité. Je suis alors rentré chez ce bon Amand, qui a exigé que je ne retourne pas me coucher chez moi, et qui m’a donné une petite chambrette à côté de son cabinet. Quelle journée mon Dieu !!…

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 82

Note de carnet

La garnison de Paris de composait au mois de Février 1848, des corps ci-après :

Infanterie Cavalerie

8e Dragons Colonel Chatry Laforse 13e Chasseurs Colonel de Pointe de Gévigny Garde Municipale 2e Cuirassiers Colonel Reiball 6e Cuirassiers Colonel Carrières 7e Cuirassiers Colonel Salmon 3e Dragons Colonel Maisonneuve 10e Dragons Colonel Girardin 5e Lanciers Colonel Bertin de Vaux 8e Dragons

Garnison de Paris 13e Chasseurs 2e Cuirassiers

Garnison de Versailles 6e Chasseurs 7e Cuirassiers Garnison de Meaux 3e Dragons Garnison de Melun 5e Lanciers Garnison de Rambouillet

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 83

Sources

Internet :

Généanet – Essai Généalogique, Alain Garric – Généalogie Diette Thoreau La Salle, Sylvain Diette Wikipédia http://www.assemblee-nationale.fr – Base de donnée des députés depuis 1789

Livres :

Les Mémoires du Général Bro, 1796-1844, recueillis, complétés et publiés par le Baron Henry Bro de Comères, Les Editions des Deux Empires, 2001. Regards sur l’Orient, Hommage à Abd El Kader et au dialogue interculturel à travers les collections orientaliste du musée Condé, Dossier pédagogique, Domaine de Chantilly, 2009.

Documents :

Généalogie de Comères, Jacques Loze – document privé – Courriers et documents privés de Robert Thoreau La Salle (1915-2012) – document privé –

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 84

Annexe

Mémoires du Général Bro, Paris, A la librairie des Deux Empires, 2001 P242

Rapport détaillé de l’évènement, tel qu’il fut communiqué à Louis Bro

Le 7 octobre 1835, une colonne expéditionnaire, commandée par M. le général Rapatel, revenait de Médéah, après y avoir installé Mohammed Ben Hussein, bey de Titery. A la descente des pentes de Mouzaïa, près d’une ancienne ferme ruinée (Haouch-Mouzaïa), un sous-lieutenant du Ier chasseur d’Afrique, M. Olivier Bro, qui commandait le détachement de service, chargea des cavaliers arabes embusqués sur l’emplacement occupé par la tribu de Mouzaïa, et dont les haies de cactus et d’aloès formaient la clôture et les enceintes particulières. Au milieu de cette espèce de labyrinthe, un brigadier tombe, blessé d’un coup de feu à la poitrine, sans être aperçu de ses camarades. La charge achevée, son cheval passe au galop, sans cavalier, à côté de M. Bro, qui, pour ne pas laisser un de ses hommes au pouvoir de l’ennemi, habitué à massacrer impitoyablement tout prisonnier, s’écrie : « Demi-tour et chargeons ! il y a un blessé en arrière ! ». En même temps, il pique des deux. Mais sa voix n’avait pas été entendue. Il arrive seul sur un groupe de cavaliers hajoutes qu’il charge résolument, et tombe presque aussitôt lui-même, frappé d’un coup de fusil, qui lui traverse les deux cuisses pendant que son cheval est abattu. Malgré cette chute, M. Bro se dégage instantanément, va s’adosser à l’un des angles de l’enceinte de cactus, pare avec son sabre et donne des coups. Atteint par le poitrail d’un cheval, renversé de nouveau, foulé au pied, l’officier se relève, brisé, couvert de sang, et il aperçoit tout à coup devant lui, comme un sauveur, au moment où tout espoir de salut semblait perdu, le commandant Lamoricière, arrivant vente à terre, mais seul, et qui, sans hésiter, se jette au milieu des trente ou quarante cavaliers acharnés sur une proie d’autant plus précieuse qu’ils n’avaient encore pris aucun officier. Le commandant de Lamoricière profite de la stupeur causée par son apparition inattendue, saisit M. Bro par le collet de son spencer de chasseur d’Afrique et l’entraine au galop pour rejoindre l’arrière-garde. Mais, embarrassé de ce poids et rejoint par les Arabes, le commandant est obligé de lâcher son fardeau et de se défendre lui-même contre les cavaliers qui l’entourent de toutes parts. Pendant qu’il lutte à cheval, le sous-lieutenant, relevé, combat à pied à ses côtés. En ce moment accourent à fond de train un interprète des zouaves, Abd-el-Ali, et un capitaine de génie, M. Grand. Lamoricière ressaisit Bro par un bras, le capitaine Grand l’enlève par l’autre, et tous deux, partant au galop, emportent le blessé de toute la vitesse de leurs chevaux. Le petit groupe est pour la troisième fois entouré par les Arabes et va sans doute succomber sous le nombre des assaillants, lorsque, par un bonheur providentiel, M. le général Rapatel, revenu à l’arrière garde, l’aperçoit et le fait dégager par les vingt- cinq chasseurs de son escorte, conduit par le brave Guillard. Le commandant de Lamoricière met pied à terre au milieu de la fusillade, place le blessé sur son propre cheval dont il confie la bride au capitaine Grand ; puis, faisant donner l’arrière-garde, il fatigue bientôt l’ennemi de suivre la colonne.

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 85

LIEN GENERATIONNEL – BRO DE COMERES / DIETTE

N° de descenda nce

Nom Date

Lieu Naiss./Ba

Décès/Inh pt.

um.

Génération 1

102-Olivier Dominique Louis BRO de COMÈRES

Lieu Naiss./Ba pt.

Conjoint Date

d’union

Lieu d’union

Date Décès/Inh um.

Paris

Génération 2

1 51-Henriette Laure

Marie BRO de COMÈRES

19.12.181

Passy-sur-

Claire LEPAGE 1850 30.11.187 3

Seine

0

13.4.1851 Paris Ier Louis Charles AYLIES 22.7.1873 Paris Viii 1944

Génération 3

1.1 25-Claire Marie

Mathilde AYLIES

21.6.1899 Paris 13.9.1964

Génération 4

1.1.5 12-Charles Olivier

Robert THOREAU LA SALLE

1874 Louis Alphonse Marcel

THOREAU LA SALLE

1942 2.10.2012 Sceaux

Génération 5

1.1.5.2 6-Christian Gabriel

Marie THOREAU LA SALLE

28.3.1915 Bordeaux Anne Henriette Marie

Antoinette GUEYRAUD

12.1.1949 Saïgon Odile BORDET 7.2.1974

Génération 6

1.1.5.2.1 3-Alice THOREAU LA

SALLE

7.4.2001 Paris

Génération 7

1.1.5.2.1.1 1-Yaël Louis Ange

DIETTE

11.6.1976 Saint-

Sylvain Emmanuel Cloud

DIETTE

29.9.2004 Lille

1.1.5.2.1.2 Sarah Ève Suzanne DIETTE

6.5.2007 Lille

1.1.5.2.1.3 Suzanne Claire Léïla DIETTE

6.3.2010 Lille

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 86

Fait à Lille, février 2017 Sylvain DIETTE sylvain.diette@gmail.com

Sylvain Diette Journal d’Olivier Bro lors des évènements de 1848 – p 87

7 682 thoughts on “JOURNAL DE OLIVIER BRO DE COMERES 1813-1870 Officier d’Ordonnance du Roi (1840-1848)

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